La loi donnée par Dieu aux hommes par l’intermédiaire de Moïse comprenait de nombreux préceptes, nous l’avons lu dans la première lecture. Point culminant de ces règles de conduite : les dix commandements, gravés dans la pierre par le feu et le tonnerre du Sinaï. Mais alors, pourquoi Jésus, dans l’évangile que nous avons entendu, n’en mentionne-t-il que deux ?
C’est que les dix commandements peuvent être regroupés en deux catégories. La première concerne notre rapport à Dieu : ce sont les trois premiers commandements : n’adorer que Dieu – et non le chocolat, la pétanque ou la voile, que l’on peut aimer à l’extrême, toutefois – toujours respecter le nom de Dieu, toujours sanctifier, c’est-à-dire réserver, mettre à part, le jour que le Seigneur veut que nous lui consacrions. Ce sont ces trois commandements que Jésus résume en un seul : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ».
La seconde partie des Dix commandements concerne, quant à elle, le rapport que nous avons avec notre prochain : ne pas mentir, ne pas tuer, ne pas détruire, ne pas se servir d’autrui pour assouvir ses passions, ne pas le réduire à l’état de moyen, et finalement d’objet, au service de notre plaisir ou de nos besoins ; c’est ce que Jésus résume dans la maxime : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Le prochain est cet autre que moi, qui est comme moi, mais qui n’est pas moi. Il est un alter ego : un autre moi, littéralement. Le prochain, c’est celui qui nous est irréductible : il ne se définit pas par rapport à nous, ni par rapport à ce que nous en attendons, et c’est pourquoi nous ne pouvons le réduire à un moyen. Il nous ressemble au point de nous être égal en tout, sauf dans le fait qu’il est lui-même et que nous sommes nous-mêmes. Dans le prochain, nous faisons à la fois l’expérience de l’identité et de l’altérité. Le respect que nous avons les uns pour les autres dit quelque chose du respect que nous avons pour nous-mêmes, et du respect que nous avons pour Dieu.
« De ces deux commandements – ajoute le Seigneur – dépend toute la loi et les prophètes » ; et c’est ainsi que le Christ n’abolit pas la loi ancienne mais l’achève, la porte à son accomplissement, à sa perfection. En la ramenant à deux commandements, il ne la réduit pas, mais la développe en lui donnant toute sa portée, toute sa perfection. « La loi et les prophètes », dans le vocabulaire des juifs, c’est toute l’Écriture sainte. Toute la loi, tout ce qui est dit de Dieu et de notre rapport à lui, peut être résumé dans ces paroles du Christ : aimer Dieu plus que tout et son prochain comme soi-même pour l’amour de Dieu. Nous trouvons là la définition stricte de la charité.
« La charité – dit le Catéchisme de l’Église catholique – est la vertu théologale par laquelle nous aimons Dieu au-dessus de toute chose pour Lui-même, et notre prochain comme nous-mêmes pour l’amour de Dieu ». La charité est une vertu théologale, c’est-à-dire que c’est une disposition à nous tourner vers Dieu, qui nous est donnée par Dieu lui-même. Il y a trois vertus théologales : la foi, par laquelle nous connaissons Dieu, l’espérance, par laquelle nous attendons de lui ce qui nous permet d’aller vers lui, et la charité.
On avait demandé un jour à Jésus : « qui est mon prochain ? » ; pour y répondre, Jésus avait enseigné la magnifique parabole du Bon samaritain : le prochain, c’est celui qui avait eu pitié du pauvre malheureux abandonné sur le bord du chemin. On entend souvent la pitié et la miséricorde comme un vague sentiment de compassion ; en réalité, c’est bien plus que cela, et c’est pourquoi on parle de « faire » miséricorde : la miséricorde s’exerce en actes, par des œuvres.
Le poète Pierre Reverdy disait : « il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ». L’amour véritable n’est pas un sentiment : c’est un acte ; un acte de la volonté d’autant plus grand qu’il porte sur quelque chose d’élevé, et c’est pourquoi le modèle de tout amour est l’amour de Dieu. Qu’est-ce à dire, alors, aimer Dieu en vérité, c’est-à-dire en actes ?
On oppose souvent la loi évangélique, la loi de l’amour, à la pratique des commandements, en disant que le plus important, c’est d’aimer, que c’est ainsi que l’on a un rapport adulte à Dieu, et voilà que l’on considère que l’observance des préceptes de la religion, c’est tout au plus bon pour le catéchisme des enfants. Oui, en effet, le plus important c’est d’aimer, mais d’aimer en vérité, c’est-à-dire en posant des actes. Les préceptes évangéliques, les dix commandements, etc. sont justement là pour nous aider à poser des actes d’amour, pour nous guider sur le chemin de l’amour de Dieu, et nous détourner de nos convoitises qui, souvent, dissimulent sous un badigeon d’amour que l’on croit particulièrement réfléchis ce qui relève, en réalité, de la facilité et de l’utilité.
« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur » : voilà ce que nous avons chanté au moment de proclamer l’évangile. « Il gardera ma parole » : il n’agira pas contre elle, mais conformément à elle. La première lecture nous donne des exemples d’actes qui rendent l’amour du prochain réel et, de ce fait, réalisent aussi l’amour que l’on doit avoir pour Dieu : ne pas accabler les faibles, ne pas recevoir en gage ce dont notre prochain a besoin pour vivre, etc. Le plus important, dans tout cela, c’est d’aimer, pas de faire ! Certes. Mais quel serait cet amour qui ne suivrai pas ces préceptes ? Cet amour qui mépriserait, qui utiliserait, qui profiterait, qui instrumentaliserait l’autre et qui, finalement, n’écouterait pas la parole de Dieu, qu’il prétendrait pourtant aimer ?
L’amour de Dieu ne se peut donc pas comprendre en dehors de la pratique des commandements, en dehors de la réalisation des œuvres qui nous sont demandées : ne vouer un culte qu’à Dieu et à ses saints, et non aux puissances des ténèbres – comme on le voit chaque année en cette fin du mois d’octobre – sanctifier le jour du Seigneur par l’assistance à la messe, etc. Il s’agit là de pratiques certes aimantes, et non pas serviles. On en peut négliger la pratique des bonnes œuvres au motif que l’on a de bons sentiments : Jésus l’a lui-même démontré en se livrant sur la Croix.
« Je t’aime Seigneur – chante le psalmiste – Tu es ma force, mon roc, ma forteresse, le rocher qui m’abrite, mon bouclier, mon arme de victoire ». Aimer Dieu, c’est prendre les armes de la charité. Dans la deuxième lecture, saint Paul fait l’éloge des Thessaloniciens, qui se sont détournés des idoles qu’ils adoraient jusqu’alors. Cette conversion ne fut pas facile : « vous avez accueilli la parole au milieu de bien des épreuves », reconnait l’Apôtre. Pratiquer la charité nous coûte, c’est le lot de notre nature blessée par le péché. Il n’y a pas d’amour sans sacrifice, que ce soit dans la vie de couple, la vie de famille, la vie spirituelle. Le Seigneur, toutefois, affermit ceux qui le cherchent ; c’était l’antienne d’ouverture de cette messe.
Dieu nous affermit par sa grâce, qui nous est donnée avant tout par les sacrements, c’est-à-dire par les signes que Jésus a lui-même institués à cette fin, en particulier la pénitence, qui relève les âmes tombées, et l’eucharistie, qui leur donne la force de toujours avancer. L’amour de Dieu est indissociable de notre pratique sacramentelle, et c’est pourquoi on ne peut dire que l’on aime Dieu en vérité si l’on ne se confesse pas régulièrement et que l’on ne sanctifie pas le jour du Seigneur par la participation à la messe. Les œuvres que nous avons à accomplir sont avant tout celles-là, puis celles qui nous y préparent, et celles qui en découlent. « Seigneur, pour que nous puissions obtenir ce que tu promets – c’est-à-dire la vie éternelle – fais-nous aimer ce que tu commandes » : c’était la prière d’ouverture de cette messe, et c’est bien la grâce qu’il nous faut demander à Dieu ce dimanche.
Amen.
