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Homélie pour la solennité de la Toussaint : "Et ego reficiam vos"

 Dom Guéranger, l’admirable abbé de Solesmes, restaurateur de la vie bénédictine en France et illustre liturge, a trouvé l’origine de la fête de la Toussaint au début du VIIe siècle, quand le pape Boniface IV fit transférer les reliques des martyrs des premiers siècles, des catacombes où elles reposaient depuis les persécutions, jusqu’au Panthéon, cet ancien temple païen dédié aux idoles, que le même pontife avait convertit et consacré au culte du Dieu unique, vivant et vrai, et dédicacé à la Très-Sainte-Vierge sous le vocable de « Sainte-Marie-aux-martyrs ». En l’an de grâce 609, en effet, voilà que le successeur de Pierre fit exhumer les ossements anonymes de ceux, innombrables, qui avaient été mis à mort en haine du Christ par les puissants de ce monde, et, après une marche triomphale, les éleva à la gloire des saints autels.

Comment ne pas voir dans cette histoire venue du fond des âges une similitude avec le merveilleux spectacle offert à nos yeux il y a à peine plus d’un mois, lorsqu’un nouveau successeur de l’apôtre Pierre visita notre pays. À sa parole et à sa suite, la chrétienté qui est en France, que d’aucuns croyaient desséchée à jamais, sembla se redresser et reprendre vie, comme les ossements de la vision d’Ézéchiel. Ce temple de la gloire mondaine, empruntant son nom de Champs-Élysées à la religion païenne des anciens grecs, devint, pour une journée, la plus grande basilique du monde, ayant l’azur du ciel pour voute, et pour sanctuaire, le lieu même où, deux siècles plus tôt, tant de vies avaient été sacrifiées par des fanatiques, aux idoles de leur temps. Dans cette nef prodigieuse se massait « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues ». Et tandis que nos yeux et nos cœurs sont encore pleins de la lumière de ces jours, voilà que les ténèbres et les troubles s’abattent à nouveau sur notre pays, et que le prince de ce monde réclame sa part de gloire.

La comparaison de ces deux épisodes, séparés de quatorze siècles, nous invite à comprendre que la lutte du bien contre le mal est, en ce qui nous concerne, toujours à recommencer ; que ce soit sur le plan personnel ou sur le plan social. Le mal revient sans cesse à la charge, et nous avons toujours à le combattre, à travers les cycles de notre vie spirituelle et les époques de l’histoire. Et c’est pourquoi, sans la foi, nous sombrons dans le tragique, car cet enchaînement, et cet enchevêtrement de périodes semble ne jamais finir.

La bonne nouvelle de l’évangile, c’est que ce combat a une fin. Et non seulement il a une fin, mais cette fin a déjà été scellée par Dieu, même si le moment et les circonstances nous demeurent cachées ; et en plus : nous savons déjà qui sortira vainqueur. Voilà la grande révélation du livre de l’Apocalypse, dont nous avons lu un extrait : alors que le combat de la lumière contre les ténèbres se poursuit à tous les niveaux : pour le Christ lui-même, dans notre propre personne, dans la succession des évènements humains, à toutes les époques, et dans le grand cycle de l’histoire de l’humanité, Dieu a borné le temps du combat par la victoire définitive de l’Agneau.

Le mal a perdu d’avance, selon les visions de saint Jean à Pathmos. Et c’est pourquoi les saints urgent Dieu de mettre fin au monde, car la fin du monde est le temps du combat ultime et, enfin, de la victoire éternelle du Christ. Voilà que les calamités s’abattent sur le monde, mais les quatre anges néfastes sont encore retenus par l’ange de l’Orient, qui s’écrie : « Pas encore ! Pas avant que nous ayons marqué du sceau tous les serviteurs de Dieu ». Mais jusqu’à quand, Seigneur ? Jusqu’à quand laisserez-vous coexister le bien et le mal ? Quand allez-vous enfin achever de séparer la lumière et les ténèbres, comme vous le fîtes au premier jour de la Création ? Voilà le cri des saints qui monte vers Dieu.

Le jugement dernier auquel on les voit aspirer dans le livre de l’Apocalypse est une bonne chose. Une chose très grave, que l’on ne peut considérer sérieusement sans trembler, comme nous le chanterons demain, dans la séquence de la messe, mais une chose bonne, car c’est par lui seulement que nous peut être donné ce que nous désirons plus que tout : la béatitude éternelle. Le jugement, c’est avant tout cette parole de vérité adressée par le Christ à ceux qui ont été fidèles : « vous avez peiné sous le poids du fardeau, moi je vous soulagerai » ; c’est ce que nous avons chanté au moment d’acclamer l’évangile, et d’entendre les béatitudes : les commandements de la loi nouvelle, qui n’abolissent pas ceux donnés à Moïse sur le Sinaï mais les accomplissent, c’est-à-dire leur donnent leur finalité, leur sens.

C’est ainsi que cette belle fête de la Toussaint concourt avec celle de l’Ascension à faire grandir en nous la vertu d’espérance. Le Christ monté au ciel nous attire à lui, il nous rassemble autour de lui, à la fois en nous montrant le but, mais encore en nous montrant la route ; la sanctification du monde passe avant tout par notre sanctification personnelle, c’est-à-dire par la rupture d’avec la logique du monde par la logique de l’évangile, donné dans les béatitudes : consoler les affligés, pratiquer la douceur, la justice, la miséricorde, être un artisan de paix. « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car – promet le Seigneur – votre récompense est grande dans les cieux ».

Le pape Léon exhortait justement les jeunes de France réunis autour de lui à méditer sur ces deux styles de vie qui s’opposent : « celui qui vit avec Dieu – disait le Saint-Père – tend vers le meilleur : il est en exercice constant. Il recherche la vertu, c’est-à-dire la force qui le rend bon et vrai [c’est ça le] chemin de sainteté […] Et combien de fils et de filles de cette terre bien-aimée de France se sont laissés conduire sur cette voie ». La logique du monde, en effet, mène au tragique, car le monde a une fin, mais il n’a pas d’autre finalité que jouir de lui-même ; il est condamné à l’ennui et à la mort. L’évangile nous révèle que nous avons non pas une fin, mais une finalité, qui est de vivre avec Dieu pour toujours ; c’est notre espérance, qui n’est pas un pari mais une certitude.

Croire en Dieu, ce n’est pas seulement croire que Dieu existe, c’est encore et surtout croire que nous, nous existons pour Dieu. La fête de la Toussaint vient nous rappeler cette réalité : que les promesses de la béatitude éternelle ne sont pas une illusion, mais une réalité déjà en acte pour une grande partie de l’humanité, que nous sommes appelés à rejoindre.

Amen.