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Homélie pour le 26e dimanche “per annum”

 Étonnantes paroles, que celles que nous venons d’entendre ! « Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu », dit le Christ aux grands prêtres et aux anciens. Comment le comprendre ? Les publicains étaient des travailleurs privés, chargés notamment par l’administration impériale de la collecte des taxes. Autant dire qu’ils n’étaient pas très appréciés par la population des diverses provinces de l’empire… Voilà pourtant que notre Seigneur les fait passer, eux et les prostituées, c’est-à-dire les deux catégories de personnes les plus honnies de la société, avant ceux qui sont présentés généralement comme des modèles : les grands prêtres et les anciens : les sages, les experts, les sachants ; en tous cas : ceux qui écoutent depuis longtemps la parole de Dieu.

Enfin, plus précisément : le Sauveur ne loue pas ce qu’ils ont fait par le passé, et qui les a conduits dans leur état actuel, mais plutôt ce qu’ils ont fait il y a peu : voilà qu’ils se sont, eux aussi, mis à écouter la parole de Dieu, après une vie passée à faire la sourde oreille, et voilà qu’ils se repentissent, qu’ils changent de vie. Et c’est précisément ce changement de vie qui les fait changer de place dans le royaume des cieux : eux qui en étaient bannis, les voilà à une place d’honneur. C’est ainsi que les pécheurs entrent au ciel : non avec leur péché, mais restaurés dans l’innocence par la conversion.

Aux yeux du monde, ils restent des pécheurs : des prostituées, des publicains, des voleurs, des menteurs, car la logique du monde ignore la miséricorde ; le monde est impuissant face au mal. La toute puissance de Dieu se manifeste, elle, lorsqu’elle restaure ce qui était détruit, lorsqu’elle relève ce qui était à terre, qu’elle soigne ce qui était blessé, lorsqu’elle pardonne et prend pitié de ce qui était condamné. Les pécheurs ne devancent pas ceux qui se posent en parfaits parce que ces derniers se seraient égarés, mais parce que ceux qui croient déjà posséder quelque chose de Dieu s’arrêtent de le chercher, alors que les autres comprennent qu’ils sont sur un chemin, et qu’il faut le parcourir.

Notre vie spirituelle, à l’image de notre vie biologique, est un chemin à parcourir, avec une origine, un but et, chaque jour, un tronçon de route à faire. On entend souvent parler de ceux qui se déclarent croyants mais non pratiquants ; le Christ, ce dimanche, nous invite à nous demander si nous, ici présents à la messe, qui sommes donc pratiquants, sommes aussi vraiment croyants. Ou bien si nous ne serions pas, à l’image des pharisiens de son temps, plutôt pratiquants, mais pas vraiment croyants. Si au lieu de regarder le ciel comme une promesse, objet de l’espérance, nous ne regarderions pas plutôt la terre comme l’horizon de notre confort.

Il ne suffit pas, en effet, d’être pratiquant : il faut être saint. Du moins, il faut chercher à l’être. À la jeunesse de France réunie autour de lui vendredi, le Pape Léon mettait en contraste la logique de la convoitise, qui fait reposer les relations sur l’appartenance : « tu es mon folower, tu me likes, tu me repostes », mais qui n’aboutit qu’à l’isolement et la solitude, à la logique de la charité, qui fait reposer les relations sur le don de soi : « je me donne à toi », en vue de la communion. Et bien il en va de même dans notre relation à Dieu : les textes de la messe de ce dimanche nous invitent à ne rien considérer comme acquis mais à nous souvenir que nous sommes en chemin. « La dynamique qui caractérise l’existence chrétienne porte un nom précis : elle s’appelle chemin de sainteté – disait le Pape – c’est le chemin que le Seigneur ouvre devant chacun de nous, en nous accompagnant tout au long de la route » ; « il enseigne aux humbles sont chemin, il le montre aux pécheurs », chante le psalmiste. Dieu est non seulement le but de notre route, mais il est également notre compagnon de route, qui nous encourage et nous soutient, qui nous porte et nous relève.

« Au fur et à mesure que nous avançons sur ce chemin de la sainteté – poursuivit le Saint-Père – il apparaît clairement qu’il ne suffit pas d’éviter le mal : il faut choisir le bien ». Il y a, en effet, deux grandes conversions à connaître : celle qui nous détourne du péché mortel par la pratique des commandements, mais encore celle qui nous fait chaque jour progresser dans l’amour de Dieu en répondant à toutes ses invitations à croître dans la charité. Et c’est justement ainsi qu’est articulée la cérémonie du baptême : la première partie – au cours de laquelle le prêtre portait même autre fois les ornements violets de la pénitence – porte sur le détachement du mal. Elle est faite de prières de protection, de l’onction avec l’huile des catéchumènes, de l’imposition de la main, et d’autres signes indiquant la volonté de rompre avec le mal, l’erreur et l’ignorance pour suivre le Christ. La seconde partie, quant à elle, marque l’attachement au bien : elle débute avec la profession de foi, se poursuit avec le baptême proprement dit et s’achève par la remise d’un cierge, lumière de la foi non seulement professée, mais encore assimilée, la remise du vêtement blanc de l’innocence et l’onction des prêtres, des prophètes et des rois.

Le Christ, en effet, nous accompagne sur le chemin de la vie par sa grâce, et la grâce passe avant tout par les sacrements : les sacrements de l’initiation : le baptême et la confirmation, mais aussi ceux qui servent précisément à accompagner ceux qui sont en chemin : la pénitence qui nous affranchit du mal qui revient sans cesse à la charge, et l’eucharistie qui nous rattache toujours au bien.

Pratiquer les sacrements en vérité, ce n’est pas seulement les recevoir régulièrement, c’est encore comprendre qu’ils sont un moyen, non une fin. Un moyen de cheminer vers le Ciel, qui est notre vraie patrie, un moyen de s’attacher chaque jour davantage au Christ, bien suprême, en vue de le voir un jour dans l’éternité.

Amen.