Homélie pour le 25e dimanche "per annum" : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes pensées au-dessus de vos pensées »
Voilà que nous relisons ce dimanche la parabole bien connue des ouvriers de la dernière heure et, chaque fois que nous nous remémorons ce récit, et ce dimanche encore, nous sommes doublement touchés. Touchés une première fois, sans doute, d’une certaine sympathie pour les ouvriers de la première heure, qui s’attendaient à ce que la mansuétude du maître du domaine s’étende jusqu’à eux ; voilà que nous comprenons leur déception. Et puis nous sommes également touchés, dans un second temps, par la leçon que fait le maître à ses serviteurs : en donnant autant aux ouvriers embauchés en dernier autant qu’à ceux de la première heure, il ne commet pas d’injustice, mais manifeste sa bonté ; en donnant beaucoup à ceux qui méritent sans doute moins selon notre logique, il manifeste sa liberté. Le bon maître aime véritablement, donc librement, et c’est pourquoi il peut choisir d’accorder ses largesses comme il le souhaite.
Dieu fait de même envers nous : il donne des grâces diverses aux uns et aux autres, il donne à qui il veut et comme il veut. Ce faisant, il ne commet pas d’injustice, puisque nous ne saurions rien mériter de Dieu. Au contraire, nous recevons là une leçon : celle de faire taire en nous les susurrements qui viennent du démon de l’envie, pour ne donner libre cours qu’à nos actions de grâces.
Toutefois, nous avons parfois du mal à regarder avec un tel détachement la bonté du Seigneur. Voilà que nous travaillons dans notre vigne paroissiale depuis parfois bien longtemps : en fidèles ouvriers, nous l’avons taillée dans le froid pendant bien des hivers, nous l’avons épamprée et ébourgeonnée à de nombreuses reprises pour lui préserver sa vigueur, nous avons souvent arraché les herbes autour d’elle, trébuchant de nombreuses fois sur quelque pierre, nous avons connu les joies et les fatigues des vendanges. Tant et si bien, qu’il nous arrive maintenant parfois d’avoir des exigences, et de nous considérer comme un peu propriétaires de cette vigne, de ce service où nous œuvrons, oubliant que nous n’en sommes que les gardiens éphémères, et qu’un salaire nous sera versé pour notre travail : celui de la vie éternelle.
La blessure du péché originel fait naitre en chacun de nous une forme de convoitise, qui peut s’exprimer de différentes façons : notamment la jalousie de ce que l’on croit – à tort – nous appartenir, et l’envie de s’accaparer ce qui fait l’honneur des autres. C’est ainsi que dans choses de Dieu, par exemple dans les activités liées à la vie de la paroisse, la convoitise se manifeste lorsque l’on refuse l’aide offerte par quelqu’un que l’on ne choisit pas soi-même, lorsque l’on refuse de recevoir des consignes de ceux à qui il appartient de nous en donner, lorsque l’on s’agrippe à une fonction que l’on exerce depuis longtemps, lorsque l’on se pique quand quelqu’un vient ajouter quelque chose à notre travail – que l’on croyait parfait ! En tous cela, nous, ouvriers de la première heure, croyons mériter beaucoup plus de considération que notre prochain qui arrive après nous… comme un cheveu sur la soupe.
« Que l’homme perfide abandonne ses pensées ! », exhorte Isaïe, dans la première lecture que nous avons entendue. Le perfide, étymologiquement, c’est celui qui manque de foi. Or, avoir la foi, c’est justement chercher à élever le regard vers Dieu en toute chose, au-delà des considérations de ce monde. Laisser s’exprimer notre penchant à la convoitise, en effet, conduit à éteindre en nous la foi ; car la foi regarde vers le Ciel, alors que la convoitise regarde la Terre, dans laquelle un jour ou l’autre nous serons enfouis, et tandis que notre âme quittera notre corps, il faudra bien se résoudre à tout laisser ici-bas à d’autres.
« Ce qu’il reste de quelqu’un après sa mort – dit un auteur spirituel – c’est la façon dont il a aimé ». La seule chose qui nous appartient vraiment, la seule chose dont nous ne serons jamais séparée, c’est la charité. À l’endurcissement de la convoitise, la logique de la charité répond par l’action de grâces. « Chaque jour je bénirai le Seigneur, je louerai son nom toujours et à jamais », chante le psalmiste. L’action de grâce demeure le meilleur remède contre l’envie et la jalousie : considérer que tout ce que nous avons vient de Dieu, et que tout ce que nous faisons, nous le faisons pour Dieu, et pour notre prochain, pour l’amour de Dieu ; il faut savoir dire merci.
L’évangile que nous lisons ce dimanche nous invite donc à changer de regard : métamorphoser le regard mauvais de la convoitise, en un regard d’action de grâces, à la recherche des bontés du Seigneur.
Amen.
