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Homélie pour le 22e dimanche “per annum” (A) : « Dieu, mon âme a soif de toi »

 La relation que nous avons avec Dieu est souvent faite d’allers et retours : dans le cours de notre vie, voilà que tel évènement nous approche ou nous éloigne de l’amitié avec le Seigneur. Les compagnons de Jésus eux-mêmes connurent de telles vicissitudes : voilà que saint Pierre, le plus hardi des apôtres, lui qui n’hésite jamais à proclamer sa fidélité, se révolte contre les projets du Christ : « En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir, souffrir beaucoup, et être tué ». « Cela ne t’arrivera pas ! », s’écrie saint Pierre, pour qui cette perspective inspirait le dégoût. Et nous-mêmes éprouvons aussi parfois ce décalage entre l’amour que nous avons pour la personne du Christ, qui nous a saisi par la prédication de l’évangile, et le rebut pour les chemins sur lesquels il nous conduit. Cette contradiction trouve cependant une résolution dans l’approfondissement du mystère de la Croix, et c’est ce sur quoi les lectures que nous venons d’entendre ce dimanche nous invitent à méditer.

Il y a une analogie entre la vie naturelle et la vie spirituelle : les deux commencent par une naissance, ont une croissance et aussi un accomplissement ; tant sur le plan naturel que sur le plan surnaturel, nous passons de l’enfance à l’âge adulte. Et en ce qui concerne la vie naturelle, on aurait du mal à déterminer un âge charnière : celui où l’enfant deviendrait adulte. Ce passage ne se fait pas en un instant, mais consiste en une évolution ; progression de l’âge où l’on ne vit que pour soi à l’âge où l’on comprend que le bonheur ne peut faire l’économie de notre dimension sociale, de notre relation à autrui, de l’amour que l’on doit avoir pour notre prochain. Voilà que l’enfant vit dans son petit monde, chez lui, ne pensant qu’à lui, tandis que l’adulte vit au sein de quelque chose de plus grand que lui et dont il comprend qu’il contribue à la croissance : développement de la société familiale par son propre mariage et ses propres enfants, développement de la société civile par son implication de citoyen, développement économique par son travail, etc.

Et ce passage n’a pas d’âge : et l’on rencontre de grands enfants égoïstes comme de bien jeunes personnes capables cependant d’une véritable grandeur d’âme. Le passage de l’enfance à l’âge adulte se fait lorsque l’on comprend que l’on n’est pas fait pour se servir mais pour s’offrir. Il n’y a pas d’amour sans don de soi, et il n’y a pas de don sans arrachement. Et cette vérité dans l’ordre de la nature culmine dans l’ordre surnaturel avec le mystère de la Croix, mystère de la mort et de la résurrection du Christ, offert en sacrifice pour la rémission de nos péchés. Mystère accompli une fois pour toutes sur l’autel du Golgotha, et rendu présent chaque jour, comme encore dans quelques instants, sur tous les autels de la Terre, lors de la célébration de la sainte Messe. Voilà le mystère dans lequel le Seigneur cherche à introduire ses disciples dans le passage de l’évangile que nous avons entendu.

Et c’est ce même mystère que saint Paul expose aux Romain : « Je vous exhorte à présenter votre personne tout entière en sacrifice vivant » ; comme s’il disait : ne vivez pas pour vous comme des enfants, mais vivez du don de vous-mêmes à quelque chose qui vous dépasse. Or, ce qui nous dépasse tous, et en même temps qui nous rassemble tous, c’est le Christ. C’est Dieu qui nous a créés, et non seulement créés, mais encore rachetés par son sang, par le don de lui-même, et adoptés comme ses enfants. Il manquerait quelque chose de fondamental à l’équilibre de notre personne si nous voulions faire l’économie de la recherche de Dieu.

C’est ce qu’à bien compris le prophète Jérémie. C’est ce qu’il admet, presque à contre-cœur mais, en même temps, avec la générosité que donne la charité. À contre-cœur, certes : « Je ne penserai plus à Dieu », bougonne-t-il ; cela m’épuise, et je n’y comprends rien. Rébellion que tous, nous avons pu avoir un jour, peut-être. « Mais voilà que la parole de Dieu était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os ». La révolte contre Dieu n’est pas la même chose que la conviction qu’il n’existe pas ; ça n’aurait d’ailleurs aucun sens : être en colère contre quelque chose qui n’existe pas. Au contraire : celui ou celle qui s’est senti blessé par la vie et qui se demande pourquoi Dieu lui a infligé cette épreuve est tout sauf un athée. « Mon âme a soif de toi – chante le psalmiste – après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau ». Notre âme sans Dieu est une terre sans eau ; et c’est là la vraie souffrance que nous éprouvons et qui crevasse notre âme comme la terre des chemins desséchée par le soleil. La terre a besoin d’eau, et ce n’est pas en récriminant contre le ciel qu’elle en aura. Et bien ce n’est pas en récriminant contre Dieu, dont nous affrontons – et parfois longtemps – l’épreuve de ce que l’on interprète comme son silence, que l’on obtiendra sa grâce, mais en persévérant dans la charité : « Prends pitié de moi, Seigneur, car j’ai crié vers toi tout le jour – c’était l’antienne d’ouverture de cette messe – toi qui es bon et qui pardonnes, plein de miséricorde pour tous ceux qui t’appellent ».

Dans une envolée lyrique bien touchante, le prophète Jérémie proclame : « Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi ». Tu m’as séduit non pas en me charmant à la façon du monde, en me susurrant à l’oreille des paroles agréables pour obtenir de moi ce que tu voulais, comme le font les sournois, mais tu m’as réellement saisi lorsque j’ai compris de quel amour tu m’as aimé, de quelle façon tu t’es livré pour moi.

Nous sommes face à un grand mystère, quelque chose qui nous dépasse. Il serait vain de croire que l’on peut le saisir : c’est trop grand pour nous. C’est à nous de nous laisser saisir : saisir par l’amour de Dieu pour les hommes, qui s’est laissé saisir par des scélérats pour être livré à la mort, afin que nous ayons la vie, et la vie en abondance. La méditation sur le service que nous rendons à notre prochain, sur la façon dont nous nous mettons au service des autres, doit nécessairement nous amener à méditer sur le rapport que nous avons avec le Bon Dieu.

Amen.