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Homélie pour le 21e dimanche “per annum” (A) : « Tu es Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam »

 Il y a certainement parmi nous des gens qui sont déjà allé en pèlerinage à Rome, et sans doute ont-ils été saisis, dès leur entrée dans la basilique du Prince des apôtres, par la majesté du lieu : après avoir traversé le narthex, soulageant nos yeux écrasés par le soleil de la Ville éternelle, voilà que nous passons les grandes portes de bronze et pénétrons dans le lieu saint. Notre regard, aussitôt, est attiré par l’abside, d’où rayonne la lumière émanant d’un vitrail monumental, représentant le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe, entourée de nuées, de rayons et d’anges d’or. Devant nous, à la croisée du transept, se dresse un grandiose baldaquin, de bronze lui aussi, abritant l’autel papal en marbre, à la verticale duquel, quelques mètres en dessous, se trouve la sépulture de saint Pierre. À mesure que nous avançons dans la basilique, les colonnes torsadées du baldaquin attirent notre regard vers le haut : voilà que nous découvrons peu à peu la face intérieure de la coupole gigantesque que l’on voit depuis partout dans la Ville ; et tout autour de sa base, surplombant les voutes de la basilique vaticane, sur une mosaïque d’or, ultime couronne de gloire donnée à l’illustre apôtre sur cette terre, se dessine cette inscription en lettres de deux mètres de haut : « TV ES PETRVS ET SVPER HANC PETRAM ÆDIFICABO ECCLESIAM MEAM ET TIBI DABO CLAVES REGNI CÆLORVM ».

Quel rapport avec nous ce dimanche ? Quel rapport entre notre jolie petite chapelle, si chère à notre cœur, et ce lieu époustouflant où bat le cœur de la chrétienté ? Et bien c’est que l’inscription dont nous avons parlé est justement le cœur de l’évangile que nous venons d’entendre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et je te donnerai les clés du royaume des Cieux ». Et alors que nous nous retrouvons ce dimanche pour célébrer la fête patronale de cette église à laquelle nous sommes si légitimement attachés, l’évangile que la sainte liturgie nous fait entendre en ce jour nous invite à méditer sur notre attachement à l’Église universelle.

Et après avoir cité l’acte fondateur du charisme de saint Pierre, motif de l’honneur qu’il lui est rendu, citons l’acte fondateur de notre chère chapelle Saint-Louis, établie le 2 juin 1668 par Dame Désirée de Cauvet, épouse de Bernard de Forbin, seigneur de Solliès : « le prêtre de ladite chapelle doit chaque jour célébrer la messe à l’heure la plus commode aux habitants du hameau et les instruire de la doctrine chrétienne, faisant tous les dimanches le catéchisme ». Toute église, en effet, est un lieu de rassemblement : rassemblement autour d’un pasteur, qui tient la place du Christ au sein du peuple de Dieu ; rassemblement en vue d’un partage : partage de la doctrine chrétienne, par la méditation de l’Écriture sainte, comme nous le faisons actuellement, et du catéchisme, rassemblement en vue de réaliser et partager les actes de notre salut, signes sensibles institués par le Christ pour faire naître, croître et restaurer la grâce en nos âmes, que sont les sacrements, notamment l’eucharistie, que nous célébrons ce matin devant ces murs désormais trop étroits pour nous contenir – bienheureuse petitesse ! Voilà, en effet, que nous sommes nombreux à nous rassembler ici pour perpétuer le partage qu’il se fait en ces lieux depuis quatre siècles et demi, et c’est l’occasion de renouer, dans la fidélité, avec ce que nous ont transmis nos aînés.

Car l’intention fondatrice qui a élevé les pierres de ce temple n’était pas d’en faire un lieu quelconque, où l’on aurait pu partager n’importe quoi au gré de chacun, mais d’en faire un lieu saint, dédié à partager l’enseignement du Christ dans la foi, les promesses du Christ dans l’espérance, et l’amour du Christ plus que tout, et de son prochain en raison de l’amour de Dieu pour les hommes dans la charité. Ce lieu n’est pas un lieu de vie humaine comme les autres, mais un lieu de vie théologale, et donc finalement plus humain que tout autre car pleinement configuré à toutes les dimensions de la vie humaine ici-bas et dans l’éternité. Or, le rapport que nous entretenons avec ce lieu qu’est l’église est intimement lié au rapport que nous entretenons avec l’Église universelle.

Hier, nous avons eu la joie, en l’église paroissiale, de baptiser une petite fille. La cérémonie du baptême commence sur le parvis, à la porte de l’église, pour symboliser en quelques pas par l’entrée dans ce bâtiment qu’est une église, l’entrée par le baptême dans la société spirituelle qu’est l’Église universelle et ainsi le début de quelque chose. Souvent, en effet, on se dit chrétien car on a été baptisé, on a fait un peu de catéchisme – et encore – on a même parfois reçu la confirmation et avons été admis à l’eucharistie quand nous étions petits, et pourtant, de tout cela, nous nous tenons maintenant bien loin ; tout cela n’est plus qu’un souvenir. Tout comme cette chapelle : oh oui elle est belle, c’est vrai. On y tient, c’est vrai. Mais elle n’est sans doute plus vue par beaucoup que comme un héritage du passé, d’un passé auquel nous nous identifions de moins en moins, et que nous peinons à conserver.

Une église, pourtant, n’est pas un rétroviseur, qui dirige notre regard vers l’arrière ; ça, c’est une vision purement humaine. Une église pointe vers le ciel, elle montre l’avenir : quand la cloche a sonné, tout le monde a levé le regard. Les pierres qui composent ces murs s’effritent parce que la foi des chrétiens s’effrite, parce qu’ils ne regardent plus le ciel comme une promesse et parce qu’ils ne partagent plus l’amitié du Christ, mais l’amitié – et donc parfois aussi l’inimitié – des hommes. Élevons notre cœur ! « Seigneur, éternel est ton amour – chante le psalmiste – n’arrête pas l’œuvre de tes mains ». Oui, Seigneur, tu as fondé ton Église sur l’apôtre Pierre et tu continues à l’édifier par ta grâce ; ranime la ferveur de ton peuple !

Dans la foi, l’espérance et la charité, les pierres qui édifient l’église ne sont plus des minéraux morts, mais des pierres vivantes, car il s’agit de nous ; l’Église, c’est nous tous, chrétiens, de toutes les conditions et de toutes les époques. On ne peut pas se dire authentiquement chrétiens et ne pas vivre de la vie de l’Église, qui se rassemble pour prier le Seigneur et écouter ses enseignements sous la conduite de ses pasteurs légitimes : les évêques, successeurs des apôtres, unis à leur chef, l’évêque de Rome, successeur de Pierre, et tout le clergé en communion avec eux. La communion est l’essence de la vie chrétienne car les chrétiens forment un corps qui est l’Église et dont le Christ lui-même est la tête. Pas plus qu’un corps ne peut vivre si ses organes ne sont pas en harmonie, et si un poumon se gonfle tandis que l’autre veut se vider, et si une jambe veut aller à droite alors que l’autre veut aller à gauche. De même les chrétiens vivent l’unité par la grâce dans l’Église, une unité qui ne cesse jamais d’être un défi et un miracle à vue humaine.

En voyant ces murs burinés par notre beau soleil de Provence, méditons sur la vraie lumière qui a éclairé leur édification : lumière de la foi, de l’espérance et de la charité, et partageons cette joie de nous retrouver cette année encore ici, avant tout autour du Christ.

Amen.