À l’origine de toute philosophie, dit Aristote, il y a l’étonnement. La réflexion commence toujours par un questionnement et, le moins que l’on puisse dire, c’est que ce passage de l’évangile, que nous venons d’entendre, est pour le moins surprenant. Voilà qu’une femme vient confier la détresse de sa fille au Seigneur et, à première vue, elle semble se faire recevoir plutôt grossièrement. Cette surprise, qui est la nôtre en lisant le texte sacré, a donc de quoi nourrir notre réflexion.
Un regard trop entier verrait, dans le passage de l’évangile que nous venons d’entendre, une occasion de révolte : le ton qu’emploie le Christ pour s’adresser à la Cananéenne, en effet, semble faire fi de la politesse la plus élémentaire. Comment alors considérer que ce texte soit propre à susciter l’adhésion au message qu’il porte ? Le rationaliste voit là un manque de crédibilité irrémédiable au texte qu’il ausculte ; le voilà qui se proclame aussitôt athée ou agnostique : si Dieu existait, vraiment, il ne pourrait pas se comporter de la sorte !
Mais est-ce rationnel, de juger à partir de deux phrases composées par un homme : l’évangéliste Matthieu – certes, inspiré –, de l’existence du créateur de l’univers ? De juger de ce qui est immense à partir de ce qui est si limité, d’estimer le tout à l’aulne d’une partie infime ? En vérité, le rationaliste, qui expurge toute chose de son contexte, n’est pas si rationnel que ça. Parce que la rationalité consiste dans la capacité à faire des liens entre les choses, à comprendre l’ordre qu’il y a dans le monde : l’intelligence lit le monde en liant les choses, non en les disséquant jusqu’à ce que, de section en section, il ne reste plus qu’une matière sans forme, un chaos inintelligible.
La sainte liturgie, justement, juxtapose le passage de l’évangile que nous avons entendu à d’autres extraits de la sainte Écriture : le livre d’Isaïe et la lettre de saint Paul aux romains. Et le croyant, qui est vraiment rationnel, lui, pour comprendre le message que l’Église porte ce dimanche, ne peut pas faire l’économie d’une lecture intelligente des textes, c’est-à-dire d’une lecture qui les considère l’un en regard de l’autre.
Or, ces trois textes ont un thème commun : tous s’achèvent sur une préoccupation morale, la révélation d’une bonté qui était jusque là cachée. « Femme, grande est ta foi », dit le Christ sur un ton finalement plein de respect et de compassion. Saint Paul, si critique sur ses anciens coreligionnaires, finit par confesser que leur obstination n’est pas ordonnée à leur perte, mais à la manifestation à travers eux eux, comme à travers les païens, de la miséricorde finale de Dieu. Isaïe lui-même le proclame : le salut est offert à tous les peuples de la Terre : « je les conduirai à ma montagne sainte – dit le Seigneur – je les comblerai de joie dans ma prière ».
Par ces trois textes, le Dieu unique se révèle d’une façon qui le distingue des dieux païens. Les résidents de l’Olympe, en effet, revendiquent pour eux un état bien au-delà de la condition humaine : ils n’ont aucune considération pour les habitants de la Terre, qui, au mieux, servent à leurs distractions – les récits homériques le montrent bien, c’est d’actualité. Mais tout supérieurs qu’ils se croient, ils vivent en réalité selon les plus bas instincts de la chair, pire que des animaux, et cela montre bien qu’ils sont la création de l’imagination des hommes. Dieu, en revanche, agit « avec justice et droiture », chante le psalmiste, c’est-à-dire de façon à la fois rationnelle et aimante, c’est-à-dire de façon humaine ; lui que l’on pense si loin de nous, par rapport aux fantaisies mythologiques, en réalité, se révèle comme étonnamment intime, et en se révélant lui, il nous donne à comprendre quelque chose de nous-mêmes : l’image laissée en nous de lui, comme la signature du créateur.
La recherche du vrai, mais aussi du bien, nous tourne toujours vers quelque chose de plus grand que nous, et tandis que nous comprenons davantage l’homme et le monde, nous en savons d’autant plus sur son auteur : d’abord sur le fait qu’il existe, puis sur le fait qu’il est bon ; que s’il est bon, il se donne, il se communique, donc qu’il se fait connaître, il se révèle ; donc il peut être trouvé.
Le discours athée n’est pas recevable : soit il n’y a pas d’ordre dans le monde, que du chaos, et donc notre intelligence est impuissante à dire quelque chose de vrai, et donc on ne peut tout simplement rien dire, pas même défendre l’athéisme. Soit il y a de l’ordre, et s’il y a de l’ordre, alors il y a une cause première, et tout le monde s’accorde pour l’appeler « Dieu ».
Le discours agnostique non plus n’est pas recevable, ce discours qui consiste à dire : « peut-être qu’il y a un Dieu, mais je n’en sais rien ». Et bien s’il n’y a pas de Dieu, ce discours n’a aucun sens, comme pour l’athéisme. Et s’il y a un Dieu, alors il peut être connu, au moins comme on connait une cause par ses effets, donc l’agnosticisme ne tient pas.
La révélation ne vient jamais contredire la foi : le mystère n’est pas la démission de l’intelligence, mais son élévation vers des réalités que, seule, elle ne peut atteindre, ou le peut avec difficulté. « Prends pitié de moi, Seigneur, viens à mon secours », s’exclame à plusieurs reprises la cananéenne dans l’évangile. La superbe embrume l’esprit, et le rend incapable de chercher Dieu ; l’humilité, au contraire, suscite la bienveillance du Sauveur. Un peu à la façon dont un édifice repose sur des fondations d’autant plus enfouies qu’il est élevé. C’est pourquoi toute recherche de Dieu en vérité doit aussi s’envisager de façon morale : dans la pratique des vertus, à commencer par l’humilité, mais aussi dans la vie de prière, dans le cœur à cœur avec le Seigneur. Dieu se révèle aux humble et se dissimule aux orgueilleux : c’est une des grandes leçons du « Magnificat », dont nous avons fait mémoire hier, en célébrant la solennité de l’Assomption ; c’est encore la leçon que nous donnent à méditer les lectures de la messe ce dimanche.
Amen.
