Homélie pour le 19e dimanche “per annum” : « Ne délaisse pas l’âme de tes pauvres, n’oublie pas le cri de ceux qui te cherchent »
La spiritualité du temps ordinaire de l’année liturgique, c’est-à-dire ce temps durant lequel nous portons les ornements verts, qui va de l’Épiphanie au Carême, puis de la solennité de la Trinité à celle du Christ-Roi, a quelque chose de particulier : alors que les autres temps liturgiques évoquent quelque chose de la vie du Christ, le temps ordinaire évoque la vie de l’Église, le temps de la propagation de l’évangile à travers le monde entier, et celui de notre propre sanctification. C’est pourquoi, dans les lectures de la messe, pendant ce temps, nous trouvons de nombreux textes particulièrement instructifs pour le progrès de notre vie spirituelle.
La première lecture, tirée du Livre des Rois, nous offre une telle leçon : voilà que Dieu s’adresse au prophète Élie à travers un murmure, le murmure d’une brise légère, à travers un bruissement presque imperceptible. Dieu révèle sa présence dans les toutes petites choses, non dans l’orage, ni dans le tremblement de la terre, contrairement aux idoles des païens qui, elles, se manifestent prétendument dans tous les cataclysmes possibles et imaginables. Dieu écarte les eaux sur la route de son peuple, il apaise les éléments, comme nous l’avons lu dans l’évangile.
Et ça peut nous étonner ! Il serait tellement plus facile pour convaincre les uns et les autres de la réalité de l’évangile si nous voyions notre Seigneur, siégeant sur un trône céleste, nimbé de sa gloire, entouré des multitudes de l’armée angélique, tenant dans une main l’égide et, dans l’autre, la foudre. Ce serait plus évident pour tout le monde. Plus simple selon nos conceptions, mais ô combien éloigné des plans de l’Agneau divin, et ô combien non conforme à notre dignité.
Car la dignité humaine, c’est d’être doués de raison : c’est être capable de rechercher la vérité dans l’obscurité et y adhérer malgré les difficultés et l’aridité. L’homme créé à l’image de Dieu et à sa ressemblance, c’est l’homme doué d’intelligence et de volonté, qui ne se laisse pas dominer par les impressions fortes de ses émotions et ses sens, qu’il a en commun avec les animaux. Si Dieu manifestait sa gloire au monde de façon sensible, il l’écraserait de sa majesté, comme les apôtres choisis le furent lors de la transfiguration du Seigneur, que nous avons fêtée la semaine dernière ; il règnerait sur les corps par la crainte ou l’opportunisme, alors qu’il veut régner sur les cœurs par l’amour, et il n’y a pas d’amour sans liberté, c’est pourquoi Dieu se dissimule au langage des puissants, et se révèle dans celui des petits et des faibles. C’est d’ailleurs conforme à ce qu’est Dieu : le Tout-puissant. Quand on regarde la nature, son œuvre merveilleuse : on se rend compte que les forces les plus puissantes sont aussi souvent les plus discrètes, tel un ruisseau qui ouvre une vallée dans la masse formidable des montagnes.
Et c’est bien cela que n’avaient pas compris, pour la plupart, les contemporains de Jésus : eux qui, pourtant, au grand désarroi de saint Paul – c’était la deuxième lecture – avaient tout reçu : la lignée des patriarches – « la plus ancienne noblesse du monde », dit dom Delatte – la loi divine, la gloire de l’alliance, les révélations des prophètes et, plus que tout : la familiarité avec le Christ lui-même, qui prit chair au sein de ce peuple. Mais aveuglés par tant de gloire, leurs yeux sont restés fermés, et ils n’ont pas vu que s’accomplissaient les prophéties dont ils étaient eux-mêmes dépositaires dans le pauvre nouveau-né de la crèche et l’affreux supplicié du calvaire, qui « n’avait ni beauté ni éclat ». Aveuglement qui mena Judas au déicide, et qui peut nous mener, nous aussi, au péché.
Il arrive, en effet, dans la vie spirituelle, que l’on recherche absolument l’extraordinaire. On est en quête d’aventure, de sensations fortes. Et les émotions ont un rôle à jouer dans notre sanctification : voyez l’impétuosité de saint Pierre, dans l’évangile, qui brave les éléments déchainés, pour s’enfoncer lourdement ensuite ; l’attrait de l’extraordinaire pour lui-même révèle la recherche de soi-même avant tout, non de Dieu, qui se découvre dans le silence de la foi, un silence pourtant nourri par le Verbe et soutenu par la main miséricordieuse que Jésus tend à ceux qui s’enfoncent. Dieu se sert de l’extraordinaire pour nous donner le coup de fouet dont nous avons parfois besoin, et nous inviter à le chercher dans l’ordinaire. Dans le temps ordinaire, que nous vivons. Dans le murmure du quotidien. C’est le grand secret des cloîtres que la vie religieuse hurle dans le silence depuis des siècles à l’oreille du monde qui n’entend pas : le chemin vers Dieu dans une absolue régularité de vie, ponctuée par le bruissement du vent dans les arbres, le froissement d’une robe de bure sur le pavé, un chuchotement fugace pour demander un service, le frémissement des pages dans le scriptorium, qui susurrent les merveilles de Dieu à qui veut bien se taire pour écouter.
Et bien il y a le monastère que l’on voit, et où l’on peut se rendre pour faire une retraite, par exemple, ça peut être une idée pendant les vacances d’été. Et puis il y a le monastère intérieur, que l’on ne voit pas : c’est celui de notre âme. Ce monastère a son église où l’on prie et médite, son réfectoire où siègent nos amitiés et affections, sa bibliothèque que l’on veille à enrichir régulièrement par la formation, son atelier où l’on travaille sur soi, et son cloître, le refuge inviolable de notre conscience et de notre liberté, où nul étranger ne peut entrer, et dans lequel nous cultivons des fleurs au parfum délicieux.
« Dieu m’est plus intime que je ne le suis à moi-même », disait saint Augustin ; il ne se cherche pas dans la fuite en avant, dans le « toujours-plus » inspiré par la convoitise du monde, mais au contraire dans le dépouillement volontaire de tout ce qu’il y a dans notre vie qui fait du bruit.
Amen.
