Quelle figure paradoxale que celle de la sainte Vierge Marie : figure majeure du mystère de notre Rédemption, et pourtant si discrète dans l’Écriture sainte, qui l’évoque plus qu’elle ne la cite. Si discrète, en réalité, que l’on trouve, dans tout l’évangile, quatre paroles seulement qui lui sont attribuées. Il y a, tout d’abord, ce mystérieux dialogue avec l’archange Gabriel, le jour de l’Annonciation. Il y a ce merveilleux cantique du Magnificat, que la sainte liturgie nous fait entendre à la messe de ce jour et chanter chaque soir pour conclure l’office de vêpres. Il y a cette étonnante désolation exprimée par ses lèvres, après le pèlerinage de la sainte famille à Jérusalem, alors que le Christ resté au Temple est retrouvé. Et il y a cette formidable confiance donnée à son divin fils lors des noces de Cana. Et chacune de ces paroles nous fait pénétrer le mystère de notre salut d’une façon particulière, et c’est ce sur quoi nous voudrions méditer quelques instants.
Le jour de l’Annonciation, donc, l’ange Gabriel apparaît à Marie et annonce à celle qui avait promis de rester Vierge qu’elle sera la mère du Sauveur. « Comment cela va-t-il se faire ? », répondit Marie. Il arrive, en effet, que Dieu contredise nos plans, établis pourtant – pense-t-on ! – pour lui être le plus fidèle possible. Ainsi a-t-on envisagé des vacances avec de belles étapes spirituelles, et des contraintes techniques nous font revoir nos plans. Nous avions prévu, planifié, organisé toute une journée afin de pouvoir aller à la messe un soir de semaine, et voilà qu’un appel téléphonique nous place dans une situation d’urgence et fait voler en éclat l’emploi du temps que notre intelligence merveilleuse avait pourtant élaboré avec un génie qui forçait notre propre admiration. Et dans ces situations, la réponse est bien souvent la révolte : révolte contre ce qui nous est contraire, et finalement risque de révolte contre Dieu lui-même, qui ne voit pas – pense-t-on – tout ce qu’on fait pour lui !
Marie ne répond pas par la révolution, mais par l’adoration : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole ». L’adoration doit être le premier pilier de notre vie spirituelle : Dieu est plus grand que tout, il n’a pas besoin de nous, et tout lui appartient et lui revient, d’une façon ou d’une autre.
Et parce que tout lui revient, il convient de lui rendre grâce. C’est ce que fait encore la sainte Vierge en allant voir sa cousine Élisabeth : la joie tend à se communiquer, on ne peut garder son bonheur pour soi, tout simplement car on ne peut être heureux seul ; le bien tend toujours à se diffuser. « Mon âme exalte le Seigneur – s’exclame Marie – exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! ». Si tout vient de Dieu d’une façon ou d’une autre, toute action de grâce doit aussi lui être rendue d’une façon ou d’une autre. L’action de grâce, savoir dire merci, deuxième pilier de la vie spirituelle, est le principal remède contre l’égoïsme, qui nous enferme en nous-mêmes ; l’action de grâce, qui nous attache à Dieu, en réalité nous libère.
Elle nous libère de tout ce qui n’est pas Dieu, et qui vient se mettre entre lui et nous. Mais les créatures déçoivent toujours si elles ne sont pas aimées en Dieu, c’est-à-dire dans le projet de Dieu. Dans tous les domaines, l’abondance sans mesure écœure, et rend insupportable ce qui a fait notre joie éphémère. Face à la logique de la désolation, Marie nous montre la voie de la réconciliation. Séparée de Jésus, quand il avait douze ans, au retour de leur pèlerinage à Jérusalem, voilà qu’elle se lance à sa recherche : « vois comme nous souffrons », lui dit-elle après l’avoir retrouvé dans le Temple. « Vois notre misère, alors que nous te cherchons ». C’est dans le manque que l’on redécouvre le besoin de Dieu. La réconciliation suppose d’assumer sa pauvreté – la vraie : ce qu’il y a de petit, de mesquin, de pervers en chacun de nous – pour la déposer aux pieds du Christ, qui ne peut nous en soulager si nous la tenons agrippée entre nos mains. C’est le geste propitiatoire, troisième pilier de la vie spirituelle.
Il faut faire confiance au Christ, qui est plus fort que nous ne sommes faibles. « N’ayez pas peur de donner votre vie au Christ », disait souvent saint Jean Paul II, « faites tout ce qu’il vous dira », ajoute Marie à Cana. En effet, les convives « n’avaient plus de vin » : il leur manquait un élément essentiel au repas des noces, sans lequel leur joie aurait pris fin. Marie se confie à Jésus, elle lui demande ce dont elle a besoin, afin d’obtenir sa grâce ; quatrième pilier de la vie spirituelle.
L’adoration, l’action de grâce, la réparation, propitiation ou réconciliation, la demande, impétration ou supplication : ce sont les quatre finalités de l’acte suprême de la religion, qui culminent dans le sacrifice de la croix, actualisé et perpétué sur tous les autels de la Terre dans la sainte messe. Marie nous offre un modèle parfait à imiter pour nous unir toujours plus pieusement au saint sacrifice de la messe. Alors que nous célébrons en ce jour l’élévation de la sainte Vierge au sein de la cour céleste, confions toute notre vie spirituelle à la Mère de la grâce.
Amen.
