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Homélie pour le 14e dimanche "per annum" (A)

 Dans le passage de l’épître aux Romains que nous avons entendu, saint Paul semble donner un enseignement paradoxal. D’une part, il affirme à ses auditeurs que nous ne sommes plus sous l’emprise de la chair mais de l’Esprit ; comprendre : depuis notre baptême, où l’Esprit saint nous a été donné. D’autre part, saint Paul exhorte ceux à qui il s’adresse – c’est-à-dire nous aussi, sous l’inspiration de ce même Esprit – à ne plus vivre selon la chair, car cela mène à la mort, mais vivre selon l’Esprit pour obtenir la vie. D’une part nous avons été libéré de la lourdeur du péché pour pouvoir vivre dans la liberté de l’Esprit, mais d’autre part, il semble que cette liberté ne soit pas acquise et qu’il faille encore nous efforcer d’y conformer notre vie.

Autrement dit : la conversion effectuée par la réception du baptême – conversion résultant d’un choix personnel ou bien d’un choix de nos parents que nous avons ensuite fait nôtre – cette conversion semble ne pas suffire mais en appeler une deuxième. Et c’est sur cette deuxième conversion, nécessaire à notre croissance spirituelle, que nous sommes invités à méditer ce dimanche.

La première conversion, en effet, consiste à rompre avec le péché mortel et s’attacher à vivre en état de grâce, avec les moyens que le Seigneur a institué à cette fin, que sont les sacrements. Elle fait entrer dans l’âge spirituel des commençants, marqué, d’une part, par une réelle générosité à suivre le Christ et, d’autre part, par un amour propre et un égoïsme encore solidement ancrés dans l’âme, stigmates de notre nature blessée par le péché.

Le père Garrigou-Lagrange, grand maître de la vie spirituelle, explique que l’âme d’un commençant est comme un diamant entouré d’une gangue : « il ne connait ni encore tout le prix du diamant [c’est-à-dire le germe de gloire planté en lui par la grâce du baptême] ni tous les défauts de la gangue [c’est-à-dire ce qu’il y a encore en lui à mortifier pour correspondre à cette gloire]. Il est beaucoup plus aimé de Dieu qu’il ne le croit – ajoute le Révérend père – mais d’un amour fort qui a ses exigences et qui demande l’abnégation pour arriver à la vraie liberté de l’esprit ». C’est cette tension qui caractérise la vie purgative des commençants dans la vie spirituelle, et qui doit être résolue par une seconde conversion afin de progresser.

Les commençants ont une vie spirituelle très liée à la sensibilité, c’est pourquoi, dans l’évangile, les paraboles les touchent davantage que l’exposé des principaux mystères du salut. De même dans la vie spirituelle, ils recherchent ardemment les consolations sensibles – ce qu’on appelle aussi parfois l’effusion de l’Esprit saint – bien davantage que la compréhension de ce que suppose leur état de chrétien et la satisfaction gratuite de s’efforcer d’y correspondre. Il ne s’agit pas de dire que c’est mal : ce n’est pas mal, c’est normal, mais ça doit être dépassé. Un peu comme il est normal pour un enfant de faire l’enfant et d’avoir des préoccupations d’enfant ; il est tout aussi normal de quitter cet état à un moment, et cela passe par une crise : l’adolescence, et c’est un peu pénible, certes. Mais c’est ainsi qu’on devient adulte.

Et bien dans la vie spirituelle, l’enfance des commençants doit être dépassée ; ce n’est pas la même chose que l’enfance spirituelle, cet état de simplicité dont parle le Christ. « Christianisme débile et chétif celui qui n’a souci que du moi, de ses états sensibles, de ses anxiétés vaines, de ses menues inquiétudes, de ses puériles tristesses, de ses misérables délaissements – déplore Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes – Comme nous excellons à rapetisser les œuvres de Dieu ! » Oui, Dieu s’est fait homme non pour édifier une garderie universelle autour d’un Jésus-nounou, mais pour édifier son Église en vue d’annoncer un Royaume qui n’est pas de ce monde et être dépositaire des moyens d’y parvenir. Se complaire dans la dimension sensible de la vie spirituelle, c’est refuser de progresser, c’est s’attarder sur le chemin par mépris du but.

Il ne s’agit pas de fuir la sensibilité, de la regarder comme une chose suspecte : nous ne sommes pas une âme dans un corps, mais une âme substantiellement unie à un corps, notre dimension corporelle a donc un rôle à jouer dans tous les aspects de notre vie. Mais il s’agit de ne pas rechercher la satisfaction de la chair, notamment à travers les sentiments et les émotions, comme le moyen privilégié de progresser dans la vie spirituelle. Les consolations dont nous parlions il y a un instant sont souvent vues comme le signe d’une élection particulière, alors qu’elles sont en réalité un soutien donné par Dieu à notre faiblesse : elles ne doivent donc inviter ceux qui les reçoivent qu’à l’humilité.

Refuser la purification des sens, c’est-à-dire cette aridité par laquelle seule on peut progresser dans la vie de l’esprit, conduit hélas à la paresse spirituelle, à l’endurcissement du cœur et à l’indifférence envers Dieu : les nombreuses grâces données, en effet, ayant été reçues en vain. Parmi les signes que l’on s’attarde, le père Garrigou-Lagrange en identifie surtout trois. Le premier est la négligence dans les petites choses (s’agenouiller devant le Saint-Sacrement, arriver à l’heure à la messe, ne pas papoter pendant la messe mais prier, bénir son repas, élever sa pensée vers Dieu à divers moments de la journée, etc.). Le deuxième est le refus des sacrifices, notamment sous prétexte d’une plus grande vertu (comme négliger l’abstinence le vendredi, qu’on juge absurde parce que le poisson coûte cher : mais on n’est pas obligé de manger du poisson, il faut simplement s’abstenir de viande). Et puis troisième signe d’appesantissent : la tendance à la raillerie, notamment envers les efforts spirituels des autres, et qui est d’autant plus néfaste qu’elle attarde aussi ceux qui l’écoutent.

Tous ces signes procèdent de la recherche de soi-même, du fait d’un amour-propre qui n’a pas été mortifié. Pourtant, le premier âge de la vie spirituelle est aussi marqué par la générosité : il en faut pour rompre avec le péché, on l’a vu. La culture du monde, toutefois, encense l’égo, et ces fumées pénètrent parfois dans ce que l’Église a d’humain. Voilà le combat que livre l’esprit à la chair, dont parle saint Paul. Plus que tout, pour progresser dans la vie spirituelle, il faut donc chercher à cultiver cette générosité, c’est-à-dire le don de soi, jusqu’au sacrifice. C’est pourquoi les sécheresses spirituelles qui accompagnent la deuxième conversion peuvent être tempérées par la méditation de la Passion du Sauveur et, en vérité, il n’y a pas de meilleur sujet de considération à avoir pour sortir de l’égoïsme. Car l’amour du Seigneur crucifié nous pousse à l’imiter, et nous aide à entrer dans un certain ascétisme.

Rien de tel, en effet, pour combattre la tiédeur, que de s’imposer des petits sacrifices quotidiens. Pas de grands efforts une fois et plus rien après – cette attitude procède en général surtout de l’amour-propre – mais des petits renoncements invisibles aux yeux des hommes, pour Dieu : prendre plusieurs fois une minute dans la journée pour une très courte prière, s’efforcer d’examiner sa conscience tous les soirs, recourir fréquemment au sacrement de la réconciliation, et pas seulement quand on a fait une grosse bêtise, etc. Et faire tout cela dans l’obéissance à un directeur spirituel : le diable déteste particulièrement l’obéissance ; c’est d’ailleurs par la désobéissance et la malice du diable que le péché est entré dans le monde.

C’est ainsi que l’on cultive la béatitude des pauvres d’esprits, qui renoncent à eux-mêmes et se dépouillent de leur confort par amour de Dieu : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange – exulte Jésus – ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits ». Dans cette action de grâce qui fait écho au Magnificat de sa sainte mère, notre Seigneur affirme qu’il n’y a de repos qu’en lui, c’est-à-dire à son exemple : un repos qui passe paradoxalement par la croix : « venez avec votre joug, dit le Seigneur, et chargez-vous encore du miens », alors vous trouverez le repos, alors vous trouverez la vraie consolation. Non pas le repos de la chair dans le péché et la mort, mais le repos de l’esprit dans la grâce et la vie.

Amen.