Le philosophe grec Zénon de Kition prétendait que nous avons deux oreilles mais une seule bouche parce que nous avons bien davantage à écouter qu’à parler. De fait, la vie spirituelle nous place face à un mystère, c’est-à-dire, étymologiquement, face à quelque chose qui dépasse notre entendement et qui nous laisse donc muet. Et il peut sembler y avoir un paradoxe entre le fait, d’une part, que notre esprit soit désemparé par ce qu’il lui est donné à contempler, et l’impératif qui vient du Seigneur lui-même, d’autre part, qui nous pousse à aller annoncer au monde entier l’évangile. Et c’est sur ce paradoxe apparent que nous voudrions méditer quelques instants.
La première lecture, tirée du deuxième Livre des Rois, de même que l’évangile que nous avons entendus abordent un même sujet : celui de l’accueil ; accueil du prophète Élisée lors de ses allées et venues, accueil des disciples du Christ dans leurs pérégrinations. Et à l’accueil est toujours joint une récompense : « Que peut-on faire pour cette femme ? », demande Élisée ; que donner à celle qui est déjà riche ? Voilà que ses biens nombreux ne suffisent pas à dissimuler sa réelle pauvreté : « elle n’a pas de fils, et son mari est âgé ». Et bien : parce que tu as accueilli le prophète du Seigneur, voici que « tu tiendras un fils dans tes bras ».
Notre Seigneur explique cette logique à ses disciples : « Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète » ; le prophète, c’est celui qui annonce quelque chose de façon cachée, qui sera dévoilée plus tard. La récompense de prophète, c’est celle qui est donnée à la façon d’une prophétie : une promesse, une parole qui demeure mystérieuse jusqu’au jour où sa vérité éclate, telle la promesse d’un fils à celle dont le mari est âgé. À vue humaine, ce sont des paroles en l’air ; mais parce que cette parole est laissée par un prophète, alors elle est revêtue d’une certaine crédibilité, d’une certaine autorité.
Cet homme est « un saint homme de Dieu », dit la femme. Le prophète n’a d’autorité que dans sa sainteté, c’est-à-dire dans son détachement des choses du monde et sa relation à Dieu. « Qui vous accueille m’accueille », dit le sauveur à ses disciples. Il serait tentant de voir là une parole performative, comme s’il disait : « quoique vous disiez et fassiez, c’est comme si je le disais ou le faisais moi-même » ; et cette parole peut être entendue ainsi dans une certaine mesure. Mais il faut aussi le voir comme un avertissement et une injonction faite aux ministres du Christ : « je me confie à vous, je me livre à vous, quoique vous fassiez ou disiez, sachez que vous m’engagez à travers votre ministère, ainsi qui vous accueille m’accueille moi à travers vous » ; de la même façon que les grilles de tous les palais s’ouvrent devant le carrosse royal, non en raison de la magnificence de l’équipage mais en raison de la présence de celui qui demeure caché dans la voiture. Et cette perspective est très différente.
Le prophète annonce quelque chose d’autre que lui : quelque chose qui n’est pas de cette création, pas de ce monde. Cela est important à comprendre car souvent, sous couvert d’efficacité, sous prétexte de toucher les gens, on se sert de la logique du monde pour annoncer l’évangile. Ce faisant, en réalité, nous n’annonçons pas le Christ mais nous nous servons du Christ pour annoncer quelque chose de nous-mêmes. « Frères, ne le savez-vous pas ? – Demande saint Paul aux Romains – Nous tous qui par le baptême avons été unis au Christ Jésus, c’est à sa mort que nous avons été unis. Si donc nous avons été mis au tombeau avec lui, c’est pour que nous menions une vie nouvelle […]. Et si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui ». Nous savons – dans notre mémoire – que nous sommes morts à ce monde avec le Christ, nous croyons – dans le mystère de la foi – que nous hériterons du Royaume des cieux : un héritage qui n’est pas de ce monde, et qui ne s’acquiert pas avec les moyens du monde mais par la foi.
Notre amour-propre, en effet, blessé par le péché, nous pousse à l’activisme. Que faire ? Que dire ? Ce sont les questions qui nous viennent souvent en premier quand on parle d’annoncer le Christ. Mais avant de parler, il faut écouter. Qui est Jésus-Christ ? Qui suis-je, moi, pour lui ? La contemplation du mystère de Dieu créateur et rédempteur doit être première. Rien ne sert de parcourir le monde pour prêcher si l’on n’a pas d’abord parcouru de long en large l’Écriture et le catéchisme !
La période estivale n’est pas propice aux grands travaux intellectuels, mais elle peut offrir toutefois du temps pour la lecture et la méditation. Dans la prière d’ouverture de cette messe, nous avons demandé la chose suivante : « tu as voulu que nous devenions des enfants de lumière, accorde-nous d’être toujours rayonnants dans la splendeur de ta vérité » ; que la méditation des lectures de ce jour nous enracine dans l’écoute de la Parole de Dieu pendant ce temps de vacances.
Amen.
