Les fidèles de notre paroisse qui ont récemment suivi la préparation à la réception du sacrement de la confirmation auront certainement été surpris d’entendre le Christ, dans le passage de l’évangile que nous venons de lire, donner ce commandement à ses disciples : « soyez sans crainte ». La crainte, en effet, est un des sept dons du Saint-Esprit ; ces dons qui « complètent et mènent à leur perfection les vertus [et font] obéir avec promptitude aux inspirations divines », comme l’affirme le Catéchisme de l’Église catholique (no 1831). À y regarder plus précisément, notre Seigneur précise : « ne craignez pas les hommes […], ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr […] l’âme aussi bien que le corps ». Il semble donc qu’il y a une crainte opportune – celle qui porte sur celui qui peut faire périr l’âme et le corps – et une crainte néfaste – celle des hommes – et c’est sur cette distinction que nous nous proposons de méditer ce dimanche.
De façon commune, on fait généralement de la crainte un synonyme de la peur : une émotion qui se caractérise par un mouvement de répulsion face à un mal, une « vive inquiétude devant l’imminence probable d’un malheur », dit le Dictionnaire de l’Académie française. Et comme les vices et les vertus sont définis par ce sur quoi ils portent, les différents maux qu’il y a à craindre engendrent différentes espèces de crainte.
Ce premier point est important à comprendre : la crainte envers Dieu n’est pas la même que celle envers les hommes. C’est pourquoi le Christ peut en même temps recommander de ne pas craindre, ne pas avoir peur, de façon générale, et en même temps recommander de craindre Dieu : la crainte dont il s’agit n’est pas la même, le même mot désigne deux choses différentes.
Se pose alors la question suivante : Dieu doit-il vraiment être craint ? La crainte, en premier lieu, porte sur le mal, on l’a dit. En second lieu, la crainte semble incompatible avec l’espérance : il semble impossible, en effet, que l’on craigne et que l’on espère à propos du même objet simultanément. Qu’entend-on alors par “crainte de Dieu” ?
Pour résoudre cette difficulté, il faut comprendre que la crainte peut porter non seulement sur le mal, mais aussi sur sa source. Dieu, certes, est pure bonté. Mais il peut toutefois être l’origine de ce qui est, pour nous, un mal, bien que ce soit toujours un bien dans une perspective plus large. Ainsi les épreuves que nous avons à vivre sont des maux : tels l’insulte, la honte, l’exil dont parle le psalmiste, et les adversités qu’endura le prophète Jérémie ; mais parce qu’elles sont l’outil de notre sanctification si nous apprenons à les vivre dans la docilité à la volonté divine, elles sont de plus grands biens dans le plan de Dieu en vue de la Rédemption de tout le genre humain. Ainsi peut-on craindre celui dans le creux de la main de qui se trouve le salut de notre âme et de notre corps, non parce qu’il est un juge arbitraire qui voue certains à se perdre selon son gré, mais parce que nous-mêmes, étant libres, pouvons nous détourner de lui ; et c’est cela qu’il faut vraiment craindre.
Et parce que toute chose peut avoir raison de bien si elle conduit à Dieu, il faut conclure qu’a raison de mal ce qui en détourne. Quand le Christ parle de la crainte des hommes – qu’on appelle aussi la crainte mondaine – il parle de cette espèce de crainte qui pose le respect humain comme fin ultime de nos actions, à la place que devrait tenir la charité, c’est-à-dire l’amour de Dieu au-dessus de tout. Le respect humain, ce n’est pas le respect de l’être humain, qui fait partie du plan de Dieu, Dieu qui a créé les hommes à son image ; le respect humain, c’est placer l’amour des hommes plus haut que l’amour de Dieu, c’est se demander “ce qui se fait” ou “ce qui se dit de nous” avant de nous demander ce que nous avons à faire, et ce que le Christ attend de nous. C’est ainsi que la crainte mondaine est toujours mauvaise, car elle nous détourne toujours de Dieu.
Mais la crainte peut aussi parfois nous rapprocher de Dieu : soit qu’elle nous fasse redouter notre sort personnel si nous ne nous attachons pas à lui – c’est la crainte servile, soit parce qu’elle nous fait redouter de l’offenser parce que nous sommes déjà attachés à lui – c’est la crainte filiale.
La crainte servile porte sur le mal de peine : c’est la crainte des serviteurs envers leur maître – d’où son nom de « servile » – c’est aussi la crainte qu’ont les petits enfants envers leurs parents à l’aube de leur éducation ; la crainte servile procède de la puissance du supérieur sur celui qui lui est soumis. Tandis que la crainte filiale, elle, procède de l’affection et porte sur le mal de faute. Dans le rapport du fils à son père, ce qui est craint n’est pas tant le châtiment que l’offense en elle-même : nous ne voulons pas faire de peine à ceux que nous aimons.
Dans l’éducation des enfants, l’enjeu est de passer progressivement de la crainte servile à la crainte filiale, afin de passer de l’égoïsme à l’amour, qui ne peut exister sans don de soi, selon la puissante prédication kérygmatique de saint Paul aux Romains, que nous avons entendue (c’était la deuxième lecture) – et nous rendons grâce à la Providence divine de nous donner à méditer sur ce point en ce dimanche de la fête des pères. Ce passage ne se fait évidemment pas d’un coup, mais consiste en une évolution de la dominante de la crainte servile vers la dominante de la crainte filiale.
Et bien il en va de même dans notre rapport à Dieu. « La sagesse commence avec la crainte du Seigneur », dit le psaume (110, 10) ; « heureux qui craint le Seigneur ! » (111, 1). On comprend, dès lors, quelle est cette crainte qui est un don du Saint-Esprit : c’est la crainte filiale infuse en notre âme, qui nous conduit dans notre éducation chrétienne. Elle nous fait passer de la crainte servile de Dieu : la peur des châtiments de cette terre et de l’enfer, à un rapport de fils envers le Père, fils adopté par le baptême, restauré dans l’innocence à l’image de Jésus-Christ : le Fils unique engendré, non pas créé, qui se déclarera pour nous devant le Père.
La crainte a donc un rôle éminent à jouer dans notre vie spirituelle, mais il faut bien comprendre de quelle crainte il s’agit : celle qui « enracine dans la charité » et fait « vivre à tout moment dans l’amour et le respect du saint nom » du Seigneur : c’est la grâce que nous avons demandé à Dieu de nous accorder dans la prière d’ouverture de cette messe.
Amen.
