Dans l’évangile que nous venons d’entendre, notre Seigneur prépare ses disciples à deux choses. Il les prépare, tout d’abord, à être séparés de lui : de façon immédiate, d’une part, par la Passion, puisque ce discours que tient le Christ prend place lors de la dernière Cène et, de façon plus éloignée, d’autre part, par sa montée au ciel, quarante jours après sa résurrection. Et cette deuxième façon résonne en nous particulièrement ce dimanche, alors que nous nous apprêtons à célébrer, jeudi, la grande fête de l’Ascension.
« Si vous m’aimez – dit le Sauveur – vous garderez mes commandements » ; ces mots sonnent clairement comme des adieux, mais également comme quelque chose qui demeure, comme si le Christ disait que ceux qui garderont ses commandements ne seront pas vraiment séparés de lui, qu’ils aiment, car ils resteront unis par l’amour, par la charité. Le testament, c’est l’ultime parole que laisse celui qui part, afin que l’on garde quelque chose de lui. Et ces paroles sont précisément celles que le Verbe de Dieu fait chair scella par l’institution de l’Eucharistie, sceau de l’alliance nouvelle et éternelle ; « novi et æterni testamenti », en latin. Le testament annonce un don.
C’est pourquoi le Seigneur dispose ses apôtres à une deuxième chose : la venue « d’un autre Défenseur, l’Esprit de vérité ». Esprit qui se manifesta aux apôtres le jour de la Pentecôte, sous la forme de langues de feu. L’Esprit saint était déjà présent chez les disciples, mais il fallait encore que sa présence croisse, c’est pourquoi le Seigneur dit : « il demeure auprès de vous – il “demeure” déjà, non pas “il demeurera” – et il sera en vous – il “sera”, il n’est pas encore ».
Cette promesse : la promesse de recevoir la plénitude de l’Esprit saint, fait particulièrement écho en ces jours aux sentiments de tant de fidèles qui s’apprêtent à recevoir, dans deux semaines, lors de la fête de la Pentecôte, le sacrement de la confirmation. Et notre paroisse se réjouit de présenter à notre évêque une cinquantaine d’adultes, plus ou moins jeunes, afin qu’il leur confère ce sacrement. Pour eux, la première lecture que nous avons entendue, tirée du livre des Actes des apôtres, vient résumer leurs dispositions, comme une ultime préparation. À nous, confirmés de plus ou moins longue date, cette lecture vient rappeler la grâce que nous avons reçue. À ceux d’entre nous qui n’ont pas encore reçu ce sacrement, elle vient les exhorter à ne pas mettre d’obstacle à la grâce, mais à l’accueillir.
Voilà, en effet, que le diacre Philippe était venu évangéliser la Samarie, et avait conféré le baptême à ceux, nombreux, qui avaient embrassé la foi. Il s’agissait désormais, pour les apôtres, dont nos évêques sont les successeurs, de venir imposer les mains aux néophytes, afin de faire croître la grâce naissant en eux.
Le Catéchisme de l’Église catholique, citant le pape Paul VI, explique que « l’imposition des mains est à bon droit reconnue par la tradition catholique comme l’origine du sacrement de la Confirmation qui perpétue, en quelque sorte, dans l’Église, la grâce de la Pentecôte » ; c’est pourquoi il est très convenable de conférer ce sacrement à l’occasion de cette fête. À l’imposition des mains est jointe l’onction de saint chrême sur le front des néophytes : cette huile parfumée bénie spécialement par l’évêque pour servir à cette fin, pour bénir les mains des prêtres lors de l’ordination, pour consacrer les autels et pour sacrer les rois. Le nom de « Christ » lui-même signifie : « celui qui est oint, celui qui a reçu l’onction » ; comme l’huile pénètre partout, le chrême répandu sur le corps signifie la pénétration de la grâce dans l’âme. L’huile est signe d’abondance, elle assoupli ce qui est desséché et cassant comme un vieux cuir, elle apaise et soulage comme un baume gras sur une plaie, elle fait rayonner la santé, la beauté et la force.
Tous les sacrements sont des signes sensibles institués par le Christ pour nous donner la grâce. Le signe sensible de la confirmation, c’est donc l’onction de saint chrême sur le front, par l’évêque qui dit ces paroles : « sois marqué de l’Esprit saint, le don de Dieu », onction précédée par l’imposition des mains. Mais quelle est la grâce qui est conférée ?
C’est l’accroissement, l’approfondissement de la grâce baptismale. Alors on peut se demander pourquoi la confirmation est un sacrement distinct, si la grâce est la même. En réalité, la grâce n’est pas la même ; et on peut le comprendre en faisant une analogie avec la vie naturelle. Un petit enfant a tout en lui pour devenir un adulte : entre l’enfant et l’adulte, il y a une continuité ; il n’y a pas un instant de rupture où on passe, biologiquement, de l’enfant à l’adulte, c’est un développement progressif. Pourtant, un enfant, ce n’est pas un adulte : ce sont deux êtres qui ont quelque chose de commun mais aussi quelque chose de distinct. Et bien il en va de même entre le chrétien confirmé et le simple baptisé : la confirmation vient développer la grâce reçue au baptême, à tel point que celui qui a reçu la confirmation est quelqu’un d’autre qu’un simple baptisé : son âme reçoit un caractère différent.
Et parce que sur le Christ a reposé l’Esprit, et parce que le Christ lui-même a promis qu’il l’enverrait à ceux qui le demanderaient en son nom, « les fidèles sont tenus par l’obligation de recevoir ce sacrement en temps opportun ; les parents et les pasteurs d’âmes, surtout les curés, veilleront à ce que les fidèles en soient dûment instruits » ; c’est le canon 890 du code de droit canonique, littéralement cité dans le Catéchisme de l’Église catholique, lequel ajoute que : « il faut donc expliquer aux fidèles que la réception de ce sacrement est nécessaire à l’accomplissement de la grâce baptismale » ; lequel accomplissement étant le salut éternel. On ne peut pas se contenter de rester un chrétien bébé, il faut devenir grand dans la foi pour être sauvé.
La confirmation, en effet, affermi notre lien avec l’Église : celle militante de la terre, mais aussi celle triomphante du ciel ; de la même façon qu’un adulte est davantage lié à la vie sociale qu’un enfant qui ne peut penser qu’à lui. Parce que la confirmation nous ouvre pleinement à la vie ecclésiale, elle nous permet de vivre pleinement dans la charité.
Que l’Esprit saint, Esprit de vérité, dont nous célèbrerons bientôt la manifestation sur les apôtres, vienne dès à présent sur nous : qu’il dispose les cœurs de ceux qui vont bientôt achever l’initiation chrétienne, qu’il remplisse de joie ceux qui l’ont déjà reçu, et qu’il attire à lui l’intelligence et la volonté de ceux qui ne sont pas encore confirmés.
Amen.
