Il y a quelques semaines, un comédien très connu donnait un entretien, au cours duquel il déclara la chose suivante : « si là, maintenant, je voyais Victor Hugo, Molière, ou tel autre devant moi, je mourrais » ; « si je voyais ces auteurs immenses face à face, j’en mourrais ». Formule étonnante ! Provocatrice, certes, et pourtant pleine de sens : notre vie, en effet, est marquée par le devenir, elle est d’une façon ou d’une autre un cheminement, ne serait-ce que sur le plan strictement biologique : nous passons de l’enfance à l’âge adulte, puis à la vieillesse. Quand ce vers quoi l’on tend semble atteint, la vie n’a plus aucun sens : elle cesse, simplement. Et nous savons, nous, chrétiens, que nous ne sommes pas faits pour ce monde mais pour le ciel, que c’est là que convergent tous nos espoirs, c’est là que se trouve notre aboutissement, et c’est pourquoi la vie doit être préservée de son début à sa fin naturelle.
Mais qui n’a pas d’espérance, qui n’a pas cette vertu théologale par laquelle nous attendons la vie du ciel et les moyens, en cette vie terrestre, d’y parvenir, trouve son accomplissement dans des créatures, qui, comme nous, sont mortelles, et incapables par elles-mêmes de procurer le salut. Le passage de l’évangile que nous venons d’entendre, qui se déroule lors de la sainte Cène, la veille du jour où le Sauveur nous a été enlevé, nous replonge en pleine Semaine sainte, en même temps qu’il nous dispose déjà à célébrer la grande fête de l’Ascension : le cycle des lectures, et toute l’année liturgique, n’est pas une simple juxtaposition d’étapes sans lien entre elles, mais forme un véritable parcours qui nous conduit d’un point à un autre, afin que de faire de notre vie organique le support d’un développement spirituel. Le temps pascal, en effet, est marqué par une tension : la tension entre la disparition du Christ le jour la Passion résolue par la résurrection, et sa présence au milieu des siens qui tend pourtant inexorablement vers son élévation au ciel ; tension éminemment manifestée aux disciples sur le chemin d’Emmaüs – la marche, le devenir, encore – au milieu de qui notre Seigneur se rend présent mais caché, puis se manifeste alors qu’il disparaît à leurs yeux.
« Montre-nous le Père », s’écrie cette fois Philippe ; comme s’il disait qu’il ne voulait plus de sa condition d’être en devenir, mais qu’il voulait immédiatement la fin. Mais Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. », comme s’il lui disait : « Pour le moment, tu es en chemin, il ne t’appartient pas encore d’arriver au but. Tu y arriveras un jour ; un jour, tu contempleras la gloire de la divinité, et cela fera ton bonheur pour l’éternité, mais pour le moment, tu ne peux voir que les réalités de ce monde ; toutefois en me voyant dans mon humanité, tu vois quelque chose du Père, de qui je partage l’essence divine par le mystère de mon incarnation, et de part ce que tu as vu et entendu sur le chemin que nous avons fait ensemble, tu dois maintenant pouvoir le comprendre ».
Admirable pédagogie de la bouche de celui qui est la Vérité-même, le Chemin et la Vie. Ne pas vouloir du chemin, ne pas vouloir de la vie qui nous est donnée, c’est ne pas vouloir du Christ ; c’est pourquoi le chrétien aime la vie, et il aime ce chemin qui fait advenir en lui, petit à petit, avec la grâce du Dieu vivant, la réalisation des promesses du Seigneur.
« Que votre cœur ne soit pas bouleversé », dit Jésus : « que mon départ ne vous trouble pas ». Les célébrations pascales sont l’occasion de vivre des choses extraordinaires : pour les catéchumènes qui reçoivent le saint baptême, comme pour ceux qui s’y préparent encore, pour les néophytes, pour les baptisés de plus longue date, pour tous les fidèles passés des ténèbres à l’admirable lumière de Dieu et qui, en quelques jours, ont vu se déployer le moment – crucial – du mystère de la rédemption. Le retour au quotidien peut être déroutant : mais la route fait justement partie du plan de Dieu. Il nous appartient de passer de la volonté de voir à la volonté de croire : Jésus nous invite à une vie de foi, une vie qui ne méprise pas la dimension corporelle et sensible de notre être, mais qui l’oriente à quelque chose de plus grand. « Croyez-moi – dit Jésus – je suis dans le Père et le Père est en moi » : ce qui nous a touché et nous a motivé doit désormais perdurer dans la foi.
« Vous êtes une descendance choisie, un peuple destiné au salut ». Par le baptême, Dieu nous a choisi : il nous regarde désormais comme ses enfants. Et « oui, elle est droite, la parole du Seigneur – dit le psalmiste – il est fidèle en tout ce qu’il fait ». Dieu est fidèle. À nous aussi d’être fidèles, car « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine ».
Ces jours de famine viendront. Sur les routes de la terre, le découragement, les doutes, les peines, les épreuves diverses viennent toujours, et avec elles, la faim de Dieu. Où est Dieu, qui m’a lancé sur cette route ? Telle sera la question, à laquelle Jésus encore présent réponds par avance : « croyez ». La vision est notre but, nous en sommes encore largement privés tant que nous sommes en chemin ; nous avançons dans la foi, c’est-à-dire dans une forme d’obscurité, mais pourtant de certitude fondée sur la personne du Christ : la pierre angulaire de notre édifice spirituel, pierre précieuse et choisie. Renoncer à ce défi, renoncer à la foi sous prétexte qu’on ne sait pas, qu’on ne voit pas où nous en sommes et où nous allons, conduit à la révolte, et à quitter le chemin, à se détourner du Christ en se laissant séduire par les idoles de cette terre, et par celui qui fut menteur dès le commencement du monde, qui promet de fausses certitudes, pour faire errer les âmes de ceux qui l’écoutent. C’est ainsi que le roc qu’est le Christ devient une pierre d’achoppement, sur lequel on trébuche. La route s’arrête.
« Je suis le chemin », dit Jésus. Demeurons fidèles : fidèles à méditer sa parole, fidèles à pratiquer ses commandements, fidèles à recevoir ses sacrements, car personne ne va vers le Père sans passer par lui.
Amen.

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