Sur la porte du tabernacle du maître-autel, là où est conservé le Saint-sacrement, se trouve un bas-relief représentant le Christ, portant sur les épaules une brebis ; référence directe à la parabole de la brebis perdue et retrouvée, mais aussi au passage de l’évangile que nous venons d’entendre : Jésus est le bon Pasteur, qui ramène ses brebis au bercail du Paradis. Les brebis, c’est nous, et cela fait notre joie : joie que chante le psalmiste et dont nous avons fait nôtres les paroles : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ». Mais il est paradoxal de se réjouir de cela, alors que l’on considère généralement qu’il n’y a pas d’honneur à être des moutons, c’est-à-dire à suivre la masse sans réfléchir. Mais c’est qu’il y a, voyez-vous, une différence radicale entre les brebis du Seigneur et les moutons de Panurge, et c’est sur cette différence que nous voudrions méditer quelques instants ce dimanche.
Dans le récit rabelaisien, en effet, Panurge, par malice, avait saisi un mouton et l’avait jeté à l’eau pour qu’il se noie, et tout le troupeau avec lui. Voyant, en effet, un des leurs s’éloigner, tous les moutons s’étaient empressés de s’élancer avec lui par réflexe grégaire ; en allant à la mer, ils allaient à la mort, et c’était bien le but recherché par le méchant Panurge. Les moutons se suivent les-uns-les-autres et finissent ainsi par se perdre ; au mieux, ils se dispersent – c’est ce dont parle Pierre dans sa lettre, lorsqu’il dit : « vous étiez errants comme des brebis ». C’est tragique, être un mouton. Et il est curieux de constater que ceux qui veulent toujours être ensemble sans discernement, par souci d’uniformité, ce qui n’est pas la même chose que l’unité, finissent toujours par se perdre et se disperser. Il n’en va pas de même des brebis du Seigneur.
Celles-ci, en effet, ne se regardent pas les unes-les-autres mais se regroupent autour du berger : « les brebis écoutent sa voix – dit Jésus – elles connaissent sa voix ; car le bon pasteur les appelle chacune par son nom ». Le troupeau du Seigneur n’est pas une masse, un agrégat informe d’atomes semblables les uns aux autres et interchangeables : il est la somme innombrable aperçue par saint Jean dans la vision de l’Apocalypse, somme de tous ceux pour qui le Christ a versé son sang – comme le rappelle encore saint Pierre dans sa prédication kérygmatique du jour de la Pentecôte : « ce Jésus que vous aviez crucifié, Dieu l’a fait Seigneur et Christ » ; « par ses blessures, nous sommes guéris », ajoute-t-il dans sa lettre, et nous sommes constitués en peuple : le peuple de Dieu, et non la prise d’un bandit. Les brebis du Seigneur sont rassemblées autour du Seigneur : par lui, avec lui et en lui.
La doxologie finale de la prière eucharistique, que nous disons en élevant les saintes espèces, vient nous rappeler qu’il n’y a pas d’unité réelle sans principe unifiant : si nous sommes unis les uns aux autres, c’est seulement parce que le Christ nous rassemble autour de lui. Il nous rassemble par les mérites de sa Passion qui nous ouvre les portes du salut. Il nous rassemble avec lui, présent sur l’autel dans le pain et le vin consacrés. Il nous rassemble en lui alors qu’il nous invite à suivre ses commandements pour entrer un jour dans la vie éternelle, préfigurée par les eaux tranquilles dont parle le psalmiste, tandis que les moutons, eux, vont aux eaux tumultueuses de la mer : l’agitation de cette vie et l’amertume de l’autre.
Le Christ nous unit à lui librement, en effet : il ne force personne. Le salut nous est offert en permanence, il faut donc le choisir à chaque instant. C’est ça, la liberté, la vraie liberté des enfants de Dieu : pouvoir dire oui au Seigneur à chaque battement de notre cœur, à chacune de nos respirations. Nous disons oui au Seigneur quand nous écoutons sa parole, quand nous sommes fidèles à son enseignement, qui s’exprime en premier lieu dans le Magistère des successeurs de Pierre, et quand nous célébrons les sacrements qu’il nous a donné.
Il n’y a pas d’hermétisme entre les moutons et les brebis du Seigneur, pas plus qu’entre les deux genres de disciples sur lesquels nous avons médité dimanche dernier : nous sommes tous nés moutons, blessés par le péché, soumis à notre orgueil et à notre amour propre qui nous fait préférer le confort du conformisme à l’effort de la liberté. Voyez les apôtres, voyez saint Pierre, qui par conformisme renia le Christ le soir de la Passion. Mais qui sût ensuite faire l’apprentissage de la liberté que donne la grâce de Dieu, la liberté qui conduit à donner sa vie à la suite du Christ, la liberté qui conduit à la rédemption.
Le panurgisme spirituel, lui, conduit à la mort, et la mort de tout le troupeau. Nos chemins, aux uns et aux autres, ne se ressemblent que parce que le Christ nous y a lancés, parce que nous le parcourons avec lui dans la vie théologale et sacramentelle ici-bas et allons vers lui à la vie éternelle. La constante, en tout cela, c’est notre unique Sauveur, ce ne sont pas les inclinations variables des hommes.
En élevant l’hostie et le calice, comme nous le ferons dans un instant, prions pour que le respect mondain, y-compris parfois au sein de l’Église elle-même, ne nous détourne jamais de faire ce que nous avons à faire pour connaître et aimer librement notre Seigneur et Sauveur : Jésus, le Christ, le bon pasteur qui a donné sa vie pour chacun de nous.
Amen.
