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Homélie pour le 3e dimanche de Pâques (A) : « Que notre cœur devienne brûlant tandis que tu nous parles ! »

 Alors que nous venons d’entendre le merveilleux récit de l’apparition de Jésus aux disciples, sur le chemin d’Emmaüs, il peut nous revenir en mémoire le récit de l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem, le jour des Rameaux ; deux récits que tout semble opposer. Le Christ, alors, était entré dans Jérusalem entouré par une foule en liesse qui voulait faire de lui un roi ; Jésus, lui, savait qu’il allait à la mort. Sur le chemin d’Emmaüs, au sortir de Jérusalem, cette fois, le voilà qui marche seul, incognito, alors qu’il est victorieux et va vers la gloire éternelle.

Deux récits qui semblent donc en tous points différents à l’exception d’un seul : Jésus n’est jamais celui qu’on attend spontanément, et c’est normal car toute la vie chrétienne consiste à progresser dans la connaissance de sa personne. C’est pourquoi il nous surprend toujours. Et cette surprise peut avoir deux effets chez les disciples de Jésus, qui sont, eux aussi, de deux sortes.

Il y a tout d’abord les disciples qui cherche Jésus pour eux-mêmes : ils ont entendu parler des miracles, en ont peut-être vu eux-mêmes, et ont reconnu en Jésus un homme exceptionnel, en même temps qu’ils ont compris qu’ils auraient grand profit à le fréquenter. Ceux-là attendent l’avènement prochain du Royaume de Dieu ici-bas, par esprit de convoitise pour en jouir. Mais voilà que Dieu a d’autres plans : l’enthousiasme débordant de ces disciples, qui étaient enivrés des merveilles qu’ils avaient vues, les quitte ; voilà qu’ils sombrent, au mieux, dans une forme de tristesse, comme les disciples sur le chemin d’Emmaüs, avant que Jésus ne leur apparaisse : « ils s’arrêtèrent, tout tristes », dit saint Luc. La tristesse nous paralyse spirituellement. Mais la déception peut encore conduire à bien pire, et ce fut le péché de Judas, qui fut pourtant, en son temps, un disciple de choix, puisque élu par le Christ pour être un apôtre.

Et puis il y a les disciples qui s’oublient eux-mêmes et ouvrent leur intelligence à qui est Jésus, à son être. C’est la figure du disciple que décrivait Isaïe, dans le passage de son livre que nous lisions le jour des Rameaux : le disciple qui écoute, qui tend l’oreille à la Parole de Dieu et qui ne se regarde pas lui-même. Nous avions, lors de la messe des Rameaux, médité sur les différents sens de l’Écriture sainte, et nous voyons ce dimanche saint Pierre lui-même faire de même, en expliquant que les paroles de David, le roi poète et prophète, s’appliquent tant à lui-même – c’est le sens littéral – qu’au Christ – c’est le sens allégorique. Et nous avions montré en quoi la découverte des sens spirituels de l’Écriture sainte constitue une nourriture de choix pour notre âme.

Ces deux sortes de disciples ne sont pas hermétiques. Il est possible de passer de l’une à l’autre et il est normal, au début, d’être davantage touché par l’aspect très concret, matériel, sensible, du pouvoir du Christ. Vendredi, nous lisions l’épisode évangélique de la multiplication des pains : Jésus rassasie miraculeusement une foule entière pour montrer sa puissance, mais aussitôt, il se cache, comme pour dire aux gens qu’il ne faut pas en rester là. Il faut chercher qui il est vraiment, dans le mystère de la foi, donc dans une certaine obscurité car guidés par une lumière qui n’est pas de ce monde. Et il est très important de méditer sur ce point ce dimanche, alors que Dieu vient encore de faire grandir son Église de tant de néophyte, baptisés dans la sainte nuit de Pâques, et qui se réjouissent d’avoir trouvé la gloire de l’adoption filiale, comme le dit la prière d’ouverture de cette messe, comme nous tous, baptisés de plus ou moins longue date.

Les joies du monde ne sont pas sans utilité pour amener à la foi dans un premier temps, c’est pourquoi on s’attache parfois aux choses superficielles dans la vie paroissiale, dans la vie de disciple ; mais il ne faut pas en rester là, sous peine de devoir tomber dans la tristesse un jour, car, par nature, ce qui est du monde lasse et passe. Les disciples d’Emmaüs suivaient Jésus avant sa Passion, on imagine qu’ils devaient avoir une certaine conviction de qui il était. Sans doute désorientés par sa mort – on les comprends – voilà pourtant qu’on vint leur rapporter que le maître est ressuscité, et ils ne le crurent pas ; d’où leur tristesse. La foi requiert quelque chose d’autre.

« Esprits sans intelligence ! », lance Jésus. Non pour les condamner, mais pour les corriger, et même bénir ! Puisque c’est par ces mots qu’il les remet sur le chemin du salut ; il annonce donc le bien par sa parole : c’est ça, une bénédiction. Et voilà qu’il ouvre leurs esprits à la compréhension des Écritures, tout comme nous avons nous-mêmes, au cours de la Grande vigile, relu les prophéties à la lumière du cierge pascal, signe du Christ ressuscité. Ces prophéties, nous les connaissions bien déjà, mais elles prirent encore un sens nouveau précisément en raison du contexte dans lesquelles elles furent relues : un contexte liturgique, un contexte où ce ne sont pas avant tout des hommes mais le Christ lui-même qui agit par les membres de son corps mystique.

Car le christianisme, justement, n’est pas une religion du livre. Être disciple n’est pas un exercice d’érudition réservé à une élite et la sainteté ne se résume pas à la science de l’exégèse. Il ne fut pas suffisant pour les disciples de comprendre les prophéties pour reconnaître Jésus, il leur fallut encore le voir rompre le pain. « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent [dans cette action], mais Jésus disparut aussitôt à leurs regards ». Le Sauveur, en effet, perpétue désormais sa présence parmi nous à travers les sacrements. Ce n’est plus son corps humain qu’il nous faut chercher à voir et à toucher, mais son corps sacramentel, son corps eucharistique.

Chers catéchumènes, chers néophytes, chers baptisés de longue date : toute la vie chrétienne consiste à chercher à passer de la qualité de disciple qui veut avoir et manger à celle de disciple qui veut voir, entendre, connaitre et aimer. Personne n’est indigne de tendre l’oreille pour entendre la Parole du Christ : le soir de son arrestation, alors que Pierre tira l’épée pour défendre le maître et trancha l’oreille d’un des soldats du Temple, Jésus lui ordonna de remettre la lame au fourreau et guérit le soudard des impies afin qu’il écoute attentivement, lui aussi, les mots les plus graves de toute l’histoire du monde. Soyons certains que Jésus nous donne l’intelligence d’entendre et comprendre sa parole, dès lors que nous cherchons sa présence, là où il est vraiment, là où il est caché mais présent.

Le Christ ne répond pas à notre volonté : il nous précède toujours, il nous surprend, et c’est à nous d’aller à sa suite, pour approfondir un peu plus chaque jour le mystère de la foi et en tirer la nourriture spirituelle qui fait notre vraie joie.

Amen.


Mane nobiscum, quoniam advesperascit.