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Homélie pour le dimanche des Rameaux

 Quel contraste saisissant il y a, entre les deux tableaux offerts à notre méditation ce dimanche : celui de l’entrée triomphale du Christ dans Jérusalem et celui de sa Passion : de sa mise à mort ignominieuse et de son ensevelissement. Entre la clameur de louanges qui s’élève de la foule en premier lieu, et les vociférations et les blasphèmes ensuite. Quel contraste entre les branches jetées sur le sol pour acclamer celui que le peuple voulait faire roi et l’arbre planté en terre pour qu’il y soit cloué, avec l’inscription de sa condamnation : « le roi des juifs ». Quel contraste entre les vêtements offerts, d’une part, pour couvrir de gloire Celui devant qui les séraphins eux-mêmes se couvrent la face de leurs ailes et, d’autre part, sa propre tunique qu’on lui arrache pour le dépouiller, alors que l’orbe du monde repose dans le creux de sa main. Quel contraste, entre la multitude de ceux qui marchent à la suite du Christ quand tout va bien, et les rares fidèles présents sur le chemin escarpé qui mène du jardin de Gethsémani au prétoire de Pilate, puis au Golgotha.

Alors que nous entrons dans la Semaine sainte : sommet de l’année liturgique et abîme de toute notre vie spirituelle, voici que le prophète Isaïe nous propose justement de réfléchir à la figure du parfait disciple, et nous pouvons le faire à partir d’une réflexion sur les différents sens de l’Écriture sainte, qui peut, en effet, être lue et interprétée de plusieurs façons.

Il y a le sens littéral, tout d’abord, qui est celui que l’auteur humain a voulu transmettre. Puis il y a le sens spirituel, qui est celui que l’Esprit saint – lui aussi auteur de l’Écriture, et même son auteur principal – fait passer à travers l’écrivain sacré, qu’il guide en préservant sa liberté. Dans le sens spirituel, on distingue notamment le sens allégorique, qui est ce que l’Écriture annonce ou explique du Christ, et le sens moral, qui doit diriger nos propres actions. Et tous ces sens sont également vrais et légitimes, pour peu que ce qui est avancé pour le sens littéral respecte les règles de l’exégèse et que ce qui est proposé au sens spirituel respecte la Tradition et le Magistère de l’Église.

Ainsi, Isaïe se déclare être un disciple : « Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi – dit-il – je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé ». En disant ces paroles, il annonce aussi, inspiré par Dieu, quelque chose du Christ, qui s’est fait disciple, qui « s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix », comme le dit saint Paul aux philippiens : « j’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient – dit Isaïe – et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats » ; Isaïe a subi personnellement, en effet, une persécution atroce et finalement le martyre. Le psalmiste, lui aussi, parle littéralement de sa propre détresse comme spirituellement de celle du Christ, lorsqu’il chante : « une bande de vauriens m’entoure, ils ricanent, ils me percent les mains et les pieds, ils tirent au sort mon vêtement ».

Voyons et contemplons quelle intimité il y a ainsi entre la vie des disciples et celle du Christ, pourtant séparées par les siècles, par les situations et par les lieux, mais rejoints et liées indéfectiblement par la grâce. Jésus nous touche à travers le mystère de la Rédemption : mystère de la lumière incréée venue illuminer le monde, et que le monde a rejetée, mais à ceux qui l’ont reçue, Jésus a fait partager sa propre vie, dans son opprobre comme dans sa gloire.

Et c’est cette même intimité que Jésus nous invite à partager, chacun de nous, en nous faisant ses disciples. Il est facile de suivre Jésus dans les avenues fleuries de Jérusalem, le jour des Rameaux, quand tout va bien. Il est facile de brandir des palmes en chantant « Hosanna ! », ça ne coûte pas cher ! Il sera facile de fêter Pâques dimanche prochain en chantant la victoire du Crucifié. Mais qui sera là vendredi ? Qui sera là pour accompagner le Sauveur dans ses souffrances ? Qui sera là pour pleurer sur ses propres péchés en voyant le prix de leur rémission ? « Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé », dit Isaïe. Le disciple veille avec le maître. Il porte avec lui la croix. Il essuie son visage couvert de sang, de sueur et de crachats. Il ne braille pas, il ne fait pas de grandes déclarations, il préfère souvent le silence. Il prend soin de ceux que le Seigneur lui confie, il accueille Marie chez lui. Le vrai disciple du Très-haut sait être attentif aux tout-petits, à ce qu’il y a de fragile dans le monde, de plus humble, à ce qu’il y a d’insignifiant pour la superbe du siècle.

Il n’y a pas de vie chrétienne qui puisse faire l’économie de la méditation assidue de la Passion du Seigneur. C’est pourquoi le signe des chrétiens est toujours le signe de la croix, et pas seulement pendant ce temps si particulier de l’année. La croix nous exhorte à nous arracher à nous-mêmes, à notre confort, mais aussi à nos craintes mondaines : c’est pourquoi elle nous libère. La croix nous fait comprendre que le Christ sera toujours méprisé par le monde, qui cherche son utilité : ce sont les mêmes foules qui acclamaient Jésus le jour des Rameaux et qui l’insultaient le jour de la Passion. La croix est incompréhensible à vue humaine : elle restera toujours un scandale pour les juifs et une folie pour les païens, et c’est pourquoi il faut être toujours très méfiant à l’égard des discours qui entendent parler de Jésus sans évoquer la croix : ils se font l’écho de la sagesse du monde, pas de la foi. La prétendue pastorale de la jovialité gratuite, c’est-à-dire de la joie qui ne coûte rien, du bien-être parfait, sans la croix, la promesse de la prospérité terrestre, d’un monde où tout peut aller bien : tout cela est un mensonge. Un mensonge qui procède de l’égoïsme et conduit à l’auto-référence, à l’esprit de secte et d’entre-soi, parce que c’est un discours qui mène à se détourner de la croix, donc à exclure quelque chose qui est essentiel au Christ : le fait qu’il soit mort pour nous. Un mensonge et une illusion qui mènent au déicide et au désespoir, comme Judas, mort d’avoir voulu voir, d’avoir voulu avoir, d’avoir voulu faire, parce qu’il n’arrivait pas à croire.

L’essence de l’évangile – la véritable « bonne nouvelle » – ce n’est pas d’annoncer la fin de toute souffrance, mais d’annoncer que toute souffrance a une fin ; et c’est très différent. Par la toute-puissance de Dieu, sur la croix, la mort s’est changée en vie. C’est pourquoi le vrai disciple ne détourne pas pudiquement les yeux de Jésus souffrant ; il ne part pas à la recherche d’un autre Christ, d’un Christ sans croix, d’un Jésus tout sourire, tout rayonnant de bonheur, non par amour de Dieu, mais par amour de lui-même, comme le firent pourtant les disciples infidèles lors de la Passion. La pauvreté de notre prochain condamne le confort égoïste ; la méditation de la Passion confond la paresse spirituelle. Nous ne sommes pas tous appelés au martyre, mais le sens moral du récit de la Passion promet à tous les chrétiens fidèles, à tous les vrais disciples, qu’ils auront d’une façon ou d’une autre à renoncer à eux-mêmes, à porter une croix, à subir des trahisons, des outrages, du mépris et des jugements pour l’amour de Dieu. Le disciple du Christ sait voir dans le mystère de la croix la promesse de la Rédemption, et trouve dans ses propres souffrances, dans ses frustrations et les contradictions éprouvées pour l’amour de Dieu l’écho de cette promesse. C’est là le grand trésor et la véritable joie qui émanent de la méditation des mystères de la Passion.

La grâce qu’il faut donc demander ce dimanche est celle de la fidélité : fidélité pour que le cortège que nous avons formé il y a quelques instants pour acclamer et honorer le Christ Jésus ne se change pas en une cohorte de mensonge, en perdant courage, en perdant confiance en lui dans les épreuves de la vie, et dans les petits sacrifices auxquels il nous demande de consentir. Fidélité qui sera le gage de recevoir un jour le vrai don de Dieu : la vie éternelle, qui nous est déjà promise.

Amen.


Juan de Juanes : Ecce Homo, 1570
Musée du Prado, Madrid