Homélie pour le dimanche de la Passion : « Judica me, Deus, et discerne causam meam de gente non sancta ! »
La messe de ce dimanche s’ouvre comme un drame : « Rends-moi justice, ô mon Dieu, défends ma cause contre un peuple sans foi ; de l’homme qui ruse et trahit, libère-moi » – c’était l’antienne d’ouverture, tirée du psaume 42. Autrefois, la messe commençait tous les jours par ce psaume, que le prêtre célébrant récitait alternativement avec le servant d’autel ou avec l’assemblée : « Júdica me, Deus, et discérne causam meam de gente non sancta ; ab hómine iníquo et dolóso érue me » – ça rappellera peut-être quelque chose à certains ! C’est effectivement un drame qui se met en place dans le temps de la Passion, qui s’ouvre ce dimanche, comme chaque jour à la messe : mystère d’un Dieu mis à mort pour le salut du monde. La résurrection est, certes, le thème central des textes de ce dimanche, mais il y a une différence entre la résurrection dont il est question maintenant, et la résurrection de Pâques, qu’il nous faut encore attendre un peu : il faut d’abord, en effet, que nous parcourions le chemin de la Passion et de la Croix.
Il faut passer par la Croix. Comme la partie verticale et la partie horizontale de la croix forment le signe éponyme, le temps de la Passion représente une croisée des chemins : il nous met face à un choix, face à une décision cruciale à prendre, avec une nécessité parfois crucifiante : celle de savoir si nous voulons être avec Jésus ou avec le monde. On ne peut pas transiger avec ce choix, c’est ce qu’explique saint Paul aux romains : « ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu ». La tension qui ressort des textes que la sainte liturgie nous invite à méditer pendant le temps de la Passion vient justement de l’impérieuse nécessité qu’il y a de faire un choix, et un choix parfois déchirant puisqu’il s’agit de rompre avec tout ce à quoi nous tenons, et qui n’est pas de Dieu.
Après que Jésus eut manifesté sa gloire à ses disciples sur le mont Thabor, par sa transfiguration, leur révélant ainsi sa divinité, il les toucha pour les rassurer, attestant, par ce geste, de sa corporéité, de son humanité. De même, en affirmant à Marthe qu’il est « la résurrection et la vie », il proclame sa divinité ; en pleurant avec Marie et ses amis, il atteste de son humanité. En tirant Lazare du tombeau, il se révèle, en outre, être celui qu’annonçaient les prophètes, notamment Ézéchiel : « vous saurez que je suis le Seigneur – dit la prophétie – quand j’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai remonter » ; c’était la première lecture.
Mais voilà que la manifestation du salut vient confondre la vanité du monde : « cet homme accomplit un grand nombre de signes – se dirent les pharisiens – si nous le laissons faire, tout le monde va croire en lui et les romains viendront détruire notre nation » ; c’est l’évangile que nous lirons samedi prochain, à la veille d’entrer dans la Semaine sainte. Voyez leurs pensées : il ne s’agit pas de se demander si les signes sont véridiques ou si ce sont des prodiges fallacieux et trompeurs, il s’agit pour les pharisiens de les estimer à l’aulne de leurs seuls intérêts propres. La gloire de Dieu vient toujours confondre les puissants et les sachants auto-proclamés de ce monde, qui ne cherchent pas, par leur ministère, à conduire à Dieu, mais entendent se servir de Dieu pour leur propre gloire.
Lundi, demain, nous lirons le récit de l’humble et sage Daniel, confondant les sachants pervers qui accusaient Suzanne. Nous lirons aussi comment le silence éloquent de Jésus confondit les hypocrites qui voulaient lapider une femme accusée d’adultère. L’orgueil enfle et aveugle : celui qui en fait preuve se met à détester la vérité ; dans l’évangile que nous lirons jeudi, la rupture sera consommée entre Jésus et les pharisiens, qui ne supporteront pas de l’entendre revendiquer pour lui le nom ineffable de Dieu.
Quant à Marthe et Marie, chacune avec leur style, elles font cette remarque à Jésus « si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ». Il n’y a pas là de reproche mais de la détresse, qu’elles confient au Sauveur, qui en pleure. « Voyez comme il aimait Lazare », se dirent alors nombre de ceux qui étaient là : « voyez quel est son amour ». L’âme contemplative s’émerveille du mystère de Dieu, dont elle fait ses délices, même si elle ne comprend pas tout. Mais d’autres disaient : « lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? » ; voilà le Fils de Dieu réduit à une trousse de premiers secours ! Voyez, là, l’âme de l’égoïste et de l’activiste qui se révèle, qui juge de tout selon son utilité, et qui reste, par conséquent, totalement hermétique à la magnificence du mystère divin, laquelle est indissociable de l’esprit de gratuité et donc, d’une certaine inopérabilité, d’une certaine inutilité. Dieu n’est pas commode, il est bon, et c’est très différent.
C’est précisément cette bonté gratuite, c’est-à-dire au-dessus de tous les intérêts humains immédiats, par laquelle Jésus tira son ami du tombeau, qui fut cause de sa condamnation : la résurrection de Lazare fut le motif de la mort du Sauveur, tandis que la résurrection de Pâques mit fin au pouvoir de la mort. Les textes de ce dimanche ne nous annoncent donc pas que tout est joué, au contraire : ils nous exhortent à lutter.
Le temps de la Passion nous presse de nous défaire de nos intérêts mondains pour l’amour de Dieu. La Croix est incontournable, d’une façon ou d’une autre. Mais un choix nous est donné : celui de mourir au péché, ou bien de mourir du péché. C’est la grâce de faire le bon choix en toute conscience qu’il faut demander ce dimanche.
Amen.
