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Homélie pour le 2e dimanche de Carême (A) : « Celui-ci est mon Fils, écoutez-le »

 En commentant les textes offerts à notre méditation dimanche dernier, nous étions arrivés à la conclusion que la discipline du corps, que nous sommes invités à pratiquer pendant le carême, n’est pas une fin en elle-même. La pénitence, en effet, ne consiste pas seulement à s’arracher au confort que l’on a tendance à installer autour de soi, pour ensuite pouvoir jouir d’une certaine fierté ascétique ; la pénitence est ordonnée à la conversion du cœur et de l’esprit, ce que les lectures des messes de férie pendant la première semaine de carême, qui vient de s’écouler, nous ont aussi aidé à comprendre. « L’homme ne se nourrit pas seulement de pain – disait Jésus au désert, citant le livre du Deutéronome – mais encore de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ».

Ainsi, les exercices de la sainte quarantaine, déjà bien entamée, doivent nécessairement comporter une plus grande attention donnée à la méditation de la Parole de Dieu, et plus généralement à la formation chrétienne, afin de se préserver du risque de l’activisme, qui mène à cette espèce de néo-pélagianisme dénoncée par le défunt pape François dans son exhortation apostolique Gaudete et Exultate (« Soyez dans la joie et l’allégresse »), en 2018.

Le pélagianisme, en effet – qui tire son nom de Pélage, un moine breton qui vécut à la fin de l’Antiquité – est une opinion théologique selon laquelle il est possible de mériter le salut par nos propres actes, et qui, par suite, nie le caractère absolument nécessaire de la grâce de Dieu. Cette opinion – vous vous en doutez – a été condamnée formellement par l’Église, et c’est pourquoi on parle d’hérésie, c’est-à-dire une opinion théologique fausse et dénoncée comme telle par celle qui a reçue de la bouche du Christ, qui est la Vérité-même, la mission d’enseigner à toutes les nations : l’Église. Les dispositions qu’il faut avoir en carême, certes, nous poussent à l’effort, mais un effort en vue de pouvoir être comblés de la grâce de Dieu, dans une réceptivité qui n’est pas de la passivité ; il y a une différence entre simplement « entendre » et véritablement « écouter », et c’est pourquoi la formation intellectuelle et spirituelle des choses touchant la foi est un véritable effort, qui entre dans le cadre de l’authentique pénitence du carême : là encore, il faut savoir s’arracher à soi-même.

À ce sujet, l’évangile offert à notre méditation ce dimanche fait écho à celui de dimanche dernier : voici que Jésus manifeste sa gloire à ses disciples afin de les fortifier dans les épreuves à venir et que, dans cette lumière, apparaissent, autour du Verbe fait chair, Moïse et Élie : le grand législateur et le grand prophète de l’Ancienne alliance, que la sainte liturgie elle-même reconnaît comme tels dans la préface à la prière eucharistique de ce dimanche, que nous chanterons dans quelques instants au moment de parvenir au point culminant du Saint-Sacrifice. « La loi et les prophètes », c’est par cette expression que Jésus lui-même, dans l’évangile, désigne l’ensemble des textes sacrés des juifs, et voilà qu’il se révèle lui-même, au sommet de la montagne sacrée du Thabor, comme leur aboutissement ; non comme leur conséquence, mais comme leur accomplissement voulu de toute éternité dans le plan divin.

« Moïse et Élie s’entretenaient avec lui », dit l’évangéliste. De quoi parlaient-ils précisément ? Cela reste un mystère, que la Providence n’a pas voulu nous révéler. Mais il nous a été révélé que cet entretien a existé, car il était utile à notre salut que nous sachions que la Nouvelle alliance et l’Ancienne se répondent mutuellement : il n’y a pas de rupture dans l’histoire du salut, mais de la continuité, et toute l’histoire de la Rédemption doit être relue avec ce principe à l’esprit.

« Une nuée lumineuse les couvrit – poursuit l’évangéliste – et voici que, de la nuée, une voix disait : “Celui-ci est mon Fils, écoutez-le” ». Voilà en quoi l’évangile de ce dimanche poursuit celui que nous avons médité dimanche dernier : là encore, voyez la continuité à travers la liturgie. Continuité non dans la succession littérale du texte, car les deux passages sont séparés de treize chapitres – ! – mais dans la continuité du message : l’homme doit se nourrir de la Parole de Dieu, et cette Parole est que Jésus est son Fils et parle en son nom.

La grâce de la Parole de Dieu, Parole incréée qui existe de toute éternité, s’est rendue sensible, charnelle, en la personne de Jésus ; c’est ce qu’explique saint Paul à Timothée : « cette grâce nous avait été donnée dans le Christ Jésus – [Verbe de Dieu] – avant tous les siècles, et maintenant elle est devenue visible, car notre sauveur, le Christ Jésus, s’est manifesté – [par son incarnation] ; il a détruit la mort, et il a fait resplendir la vie et l’immortalité par l’annonce de l’évangile ».

Voilà, cependant, que se pose désormais une question : Jésus est l’incarnation de la Parole de Dieu, il la rend présente et manifeste parmi nous. Mais Jésus est retourné au ciel, d’où nous attendons qu’il revienne. Alors sommes-nous abandonnés à nous-mêmes d’ici là ? Voués à nous orienter selon nos propres inclinations ? Ou bien y a-t-il une permanence de la présence de Jésus parmi nous ? L’Écriture, en effet, contient bien tout ce dont nous avons besoin pour être sauvés, comme l’affirme saint Jean à la fin de son évangile, mais elle doit encore être expliquée pour être réellement vivifiante, ainsi que l’affirmait l’Éthiopien à l’apôtre Philippe, dans le livre des Actes.

« Elle est droite, la parole du Seigneur », chante le psalmiste, qui ajoute « nous attendons notre vie du Seigneur ». Si la Parole du Seigneur est droite, elle ne peut pas être soumise à des interprétations qui la distordent. C’est pourquoi il était nécessaire que le Christ, retourné au ciel, laissa un signe de sa présence et de son autorité dans le monde, car nous attendons notre vie – notre salut – de lui. Or ce signe qui réalise la présence de Dieu dans le monde par la sauvegarde et la transmission de son héritage, c’est l’Église, nouvel Israël, déjà préfigurée dans le livre de la Genèse : « je te bénirai – dit Dieu à celui s’appelait encore Abram, et que nous affirmons, dans la grande prière eucharistique du canon romain, être « notre père dans la foi » – je rendrai grand ton nom, tu deviendras une bénédiction et en toi seront bénies toutes les familles de la terre ».

Il y a plusieurs personnages dans le récit évangélique de la transfiguration. Pourtant, l’auteur sacré, sous la conduite de l’Esprit saint, ne rapporte que la parole de la voix venue du ciel, la parole de Jésus, … et la parole de Pierre. L’Ancienne alliance a parlé par Élie et Moïse – nous l’évoquions il y a un instant – mais cette parole, bien que reconnue n’est pas retranscrite ici car elle n’a plus lieu d’être entendue avec autant d’autorité que lorsqu’elle n’était pas encore accomplie ; c’est pourquoi nous sommes assis pendant la lecture de la loi ancienne et des prophéties, mais nous nous levons pour écouter l’évangile. Quant à Jacques et Jean, ils n’ouvrirent même pas la bouche à ce moment précis, quand bien même ils eurent eux aussi, par la suite, à prêcher magnifiquement le mystère du salut.

Il y a, en effet, une hiérarchie dans les discours, tout ne se vaut pas. « Tu as les paroles de la vie éternelle », affirmait Pierre à Jésus qui, lui-même, disait à ses apôtres : « qui vous écoute m’écoute ». L’Église a reçu du Seigneur la mission d’enseigner à toutes les nations ; le charisme de Pierre se perpétue dans le ministère du Pontife romain, et celui des apôtres dans le ministère des évêques unis au Pape.

C’est pourquoi, pendant ce carême, dans les différents exercices de formation que nous sommes invités à faire, et dont le détail peut être fixé au gré de nos inclinations personnelles, les textes que nous méditons ce dimanche nous poussent à accorder une large place à l’enseignement formel de l’Église, exprimé dans les écrits des Souverains pontifes, qui enseignent sans errer les vérités touchant la foi et les mœurs, enseignements auxquels tous les fidèles sont tenus de concéder un religieux assentiment de l’intelligence et de la volonté. Il existe plusieurs niveaux de solennité dans l’enseignement des Papes : le plus élevé est celui des documents que l’on nomme les « encycliques » ou les « constitutions ».

Vous aimez particulièrement la lecture et la méditation de la Parole de Dieu ? Lisez donc ce qu’enseigne à ce sujet Pie XII (Divino Afflante Spiritu, 1943) ou Paul VI à la suite du deuxième concile du Vatican (Dei Verbum, 1965). Vous affectionnez particulièrement la prière du rosaire ? Lisez Léon XIII (particulièrement prolixe : Octobri mense, 1891), ou Jean Paul II (Rosarium Virginis Mariæ, 2002). Ce sont les débats plus profondément théologiques qui vous font vibrer ? Lisez Benoît XVI (sur la foi : Lumen Fidei, 2013 – promulguée par François ; sur l’espérance : Spe Salvi, 2007 ; sur la charité : Deus Caritas est, 2005). Est-ce la liturgie qui vous passionne ? Lisez encore Paul VI et le concile (Sacrosanctum Concilium, 1964). Sur la nature de l’Église – puisque nous en parlions – Paul VI et le concile à nouveau (Lumen Gentium, 1964). Si vous voulez approfondir votre dévotion eucharistique, vous pouvez lire Jean Paul II encore (Ecclesia de Eucharistia, 2003). Vous le voyez : l’enseignement des Papes est presque inépuisable et en développement continuel, puisqu’on dit que notre Saint-Père Léon XIV travaille actuellement à la rédaction de sa première encyclique.

Ce n’est pas nous qui sauverons l’Église, c’est nous qui serons sauvés en elle. Elle a les paroles de la vie éternelle, que le Seigneur lui a confiées comme dans un réceptacle, non pour les cacher mais, tout en les gardant à la fois intactes et sans cesse renouvelées, les manifester à la face de tous les peuples. Que ce carême soit donc pour nous une occasion de redécouvrir la richesse de ce dépôt, afin de contribuer à la purification de notre regard vers la gloire que nous sommes invités à contempler.

Amen.