Le récit de la Genèse que nous venons d’entendre – c’était la première lecture – replace sous nos yeux l’histoire bien connue du péché originel. Bien connue, certes, mais pas toujours bien comprise, et il est certainement bon d’y revenir un peu ce dimanche.
« Le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière tirée du sol », dit l’écrivain sacré. Le corps humain n’est pas directement formé à partir du néant, mais à partir d’une matière déjà créée, et commune aux autres créatures. L’Écriture sainte mentionne la « poussière du sol », et la liturgie des Cendres, célébrée mercredi, nous l’a rappelé. Ce qui rend l’être humain unique, en revanche ; ce que Dieu lui donne et qui le distingue des autres créatures, c’est le souffle de vie qu’il insuffle directement en lui, sans médiation : « Le Seigneur insuffla dans les narines de l’homme le souffle de vie, et l’homme [cessa d’être inerte, il] devint un être vivant ». Ce qu’il y a en nous de plus proche avec notre Créateur et Sauveur, c’est notre esprit.
Et ça, notre ennemi l’a bien compris, celui que l’on nomme « le plus rusé » ; pour séparer l’homme de Dieu, il appuie justement sur ce qui nous lie à lui : l’esprit. Adam et Ève n’avaient pas de problème à s’abstenir de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ; le jardin, par ailleurs, était empli de « toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux », et ils ne ressentaient pourtant aucune convoitise. Ce qui attira l’homme vers le péché, ce n’est donc pas la sensibilité, que ce soit par gourmandise ou autre chose.
Le déclencheur du péché, c’est la tentation du diable par le mensonge : « vous ne mourrez pas ! » ; le mensonge, c’est-à-dire une parole volontairement fausse. Le mensonge est une perversion de l’esprit, qui nous est donné par Dieu pour le connaître et l’aimer, et qui est utilisé ici pour s’en détourner et faire s’en détourner les autres. Satan attire les hommes dans un piège en leur donnant une connaissance fausse : « l’arbre était désirable car il donnait l’intelligence », dit l’Écriture, mais c’était un mensonge : l’intelligence qui sert normalement à connaître le vrai et à l’aimer conduisit les hommes à la honte d’eux-mêmes : « leurs yeux s’ouvrirent, et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus ». La connaissance véritable était donnée par Dieu : « si vous mangez de ce fruit, vous mourrez », et c’est bien ce qu’il s’est passé : par le péché, la mort est entrée dans le monde.
Et c’est de la même façon que le diable s’attaqua au Seigneur lui-même ; nous l’avons lu dans l’évangile. Mensonge sur son corps, mensonge sur son intelligence, mensonge sur sa volonté, perversion de la Parole de Dieu elle-même, citée pour corrompre, perversion de la confiance qu’il nous faut mettre en Dieu, perversion de nos désirs ; triple mensonge et triple perversion de la part de celui qui fut homicide dès le commencement et à qui le Christ répond par sa parfaite intelligence du mystère de Dieu et la parfaite obéissance à son Père.
Et il est important de comprendre ce point alors que nous entrons dans le Carême, car il faut bien comprendre le combat qui est le nôtre : nous ne livrons pas une bataille à un esprit de chair et de sang, mais à l’esprit de perversion et de séduction qui rôde autour de nous. Souvent, quand on évoque le Carême, on aborde la question de l’ascèse en général et plus spécifiquement du jeûne. Et il est vrai que cela est inséparable de l’esprit du Carême. Mais le but du Carême, c’est n’est pas le jeûne : notre but, c’est de revenir à Dieu et de rétablir dans notre esprit l’intimité divine brisée par le péché, à laquelle la discipline du corps nous aide. Les pénitences ne sont jamais des fins en soi mais des occasions favorables, en affermissant le contrôle de l’esprit sur nos passions et en nous donnant du temps par la diminution des loisirs inutiles, afin de pouvoir vaquer plus largement à la recherche de Dieu.
Il n’y a pas de bon Carême qui ne soit aussi un parcours de formation. La formation, ça ne veut pas dire passer des diplômes de théologie. Ça veut simplement dire prendre le temps – et surtout : faire l’effort ! – d’approfondir les mystères de Dieu, par une simple lecture suivie d’un auteur spirituel que vous appréciez, par le suivi d’un parcours en vidéo, comme vous en pouvez trouver tant et tant auprès des différents prédicateurs individuels ou communautés présents sur les réseaux sociaux, etc. Le Carême ne nous est pas donné pour nous faire du mal mais pour se faire du bien ! En rétablissant, par nos efforts et par la grâce, notre intimité avec le plus grand des biens ; intimité qui siège dans notre esprit ; c’est justement la grâce que nous avons demandée à l’ouverture de cette messe : « Dieu tout-puissant, toi qui nous invites à vivre le Carême en vérité, donne-nous de progresser dans l’intelligence du mystère du Christ et d’en rechercher la réalisation par une vie qui lui corresponde ».
Amen.
