La tournure des phrases, dans l’évangile que nous venons d’entendre, est surprenante. L’évangéliste, en effet, nous dit que c’est Jésus qui s’avance vers Jean pour être baptisé ; « c’est toi qui viens à moi », dit Jean à Jésus. Pourtant, l’auteur sacré rapporte aussi cette parole de Jésus : « laisse faire », alors que – dit encore l’évangéliste – « Jean voulait l’en empêcher », mais finalement : il « le laisse faire », comme si c’était Jésus lui-même qui était l’acteur principal de la scène relatée par saint Matthieu. Comment le comprendre ?
Pour saisir le rôle de Jésus ici, il faut d’abord comprendre la nature du ministère de saint Jean-Baptiste. Ce qui permet de mieux comprendre ce que sont les choses, c’est comprendre ce à quoi elles servent, ce à quoi elles sont orientées, quelle est leur finalité. Ainsi, si l’on doit expliquer ce qu’est un microphone, par exemple, tel que celui dans lequel je parle actuellement, il y a plusieurs façons de le faire : on peut dire que c’est un objet allongé, en métal ou en plastique, avec une grille, etc. Mais cela reste assez vague ! La façon la plus expédiente de définir rapidement ce qu’est un microphone, c’est de dire que c’est un dispositif servant à capter un son pour l’enregistrer ou l’amplifier. Et là normalement, tout le monde comprend tout de suite. Les précisions quant à la matière, la forme, l’origine, cela peut venir ensuite ; la façon la plus immédiate de décrire une chose est de déterminer sa finalité : ce à quoi elle sert.
À quoi sert le ministère de Jean ? Lui-même le dit par ailleurs : « il faut que Jésus grandisse et que moi, je diminue ». Le ministère de Jean est ordonné à la croissance de Jésus : non pas sa croissance physiologique, bien évidemment, mais sa croissance quant à la révélation de sa gloire, quant à la manifestation de sa lumière à la face de toutes les nations. Le ministère de Jean est un ministère de l’annonce, et le prédicateur est toujours subordonné à l’objet de sa prédication, comme une vallée se laisse former par l’eau qui y ruisselle. C’est pourquoi, la manifestation du Christ dans le monde étant accomplie, le ministère de Jean devient caduc, et le voilà, lui qui prêchait le baptême, qu’il refuse de baptiser Jésus : « il veut l’empêcher », dit l’évangéliste, « c’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi ». Jean ne change pas d’attitude, il ne réforme pas son ministère mais, au contraire, il croit ainsi l’accomplir à la perfection en le laissant parvenir à sa finalité : l’exaltation du Christ. Et l’évangéliste, ensuite, rapporte la parole de Jésus selon laquelle c’est d’une autre façon que doit s’accomplir sa manifestation ; c’est ce que nous venons d’entendre.
« Laisse faire pour le moment », lui dit Jésus. Jean aurait fait preuve d’entêtement s’il avait insisté. Au contraire, il fait preuve de docilité. « Laisse faire », dit Jésus, comme s’il lui disait : « fais-moi confiance, c’est moi qui agis à travers toi ». La docilité du disciple permet à la puissance du maître de s’exercer. Le tyran, en effet, règne par la force et la contrainte sur les corps ; le bon maître, lui, règne sur des cœurs dont il favorise la liberté.
Ces quelques considérations sont importantes à méditer pour nous, qui d’une façon ou d’une autre, avons, en tant que baptisés, le désir de communiquer l’évangile au monde et, en tant que confirmés, en avons le devoir. Dans l’exercice des divers charismes qui nous sont donnés, c’est-à-dire des grâces que nous avons reçues pour l’édification de l’Église : la grâce de savoir prêcher ou chanter, la grâce d’être capable pour les travaux administratifs ou le bricolage, le ménage ou la décoration, etc. – une paroisse est un petit monde ! – la grâce du baptême ou celle de l’ordre sacré ; dans l’exercice de toutes ces grâces, quelles qu’elles soient, il est bon de nous demander quelle est la nature de notre ministère : qu’est-ce que je cherche ? Est-ce que, en définitive, je cherche à manifester le Christ ? À le faire croître ? Et, par conséquent, pour ma part, à diminuer ? À m’effacer ?
Spontanément, tout le monde répond que c’est le cas, évidemment. Personne de bonne foi n’assume œuvrer dans l’Église pour soi au mépris du Christ. Pourtant, il y a un signe qui permet de déceler, dans l’examen de notre conscience, que Jésus n’est peut-être pas à la première place dans la hiérarchie de nos intentions. Et la question qui permet de s’examiner sur ce point est la suivante : est-ce que je laisse faire Jésus, ou est-ce que je fais ce que je fais de moi-même ?
Laisser faire Jésus, ce n’est pas ne rien faire. L’exemple du Baptiste le montre bien : « Jean le laisse faire », dit l’évangéliste ; Jean baptise réellement Jésus mais, ce faisant, il renonce à être la cause finale de son action et laisse cette place au Christ. Qu’est-ce qui montre alors que Jésus agit à travers nous ? Qu’est-ce qui nous assure de faire sa volonté ? Comment être uni à lui dans notre ministère ?
Le mystère de l’Église – qui est à la fois le corps mystique du Christ et la société de ses fidèles – est un mystère de communion. Or, il y a trois liens de communion, trois éléments qui nous associent à l’Église et, par elle, à Jésus : le fait de professer une même foi, selon la sainte doctrine, le fait de pratiquer les mêmes sacrements, selon la sainte liturgie, et le fait d’avoir les mêmes pasteurs, selon la sainte hiérarchie ; trois liens qui nous unissent dans les trois missions de l’Église : l’enseignement, la sanctification et le gouvernement pastoral du Peuple de Dieu. Quand ces trois éléments sont parfaitement vérifiés, on parle de « pleine communion ». Et c’est pourquoi on dit parfois des chrétiens non catholiques : les orientaux séparés, les anglicans, ou encore les membres d’autres communautés, qu’ils ne sont pas dans la « pleine communion de l’Église ».
Par suite, un bon moyen de nous demander ce qu’il en est de notre docilité à l’Esprit et de notre union au Christ est de nous poser les questions suivantes. Est-ce que je suis fidèle à ceux qui sont mes pasteurs légitimes dans l’obéissance et la franchise ? Est-ce que je vis ou organise la pratique religieuse selon ce que demande l’Église ? Est-ce que je suis fidèle à la Révélation du mystère de Dieu à travers l’enseignement qu’en donne l’Église, ce qui suppose de le connaître et de chercher à se former toujours davantage ? Ou bien est-ce que je m’écarte de ces chemins, parce que je crois savoir mieux que d’autres, parce que j’ai tout compris, parce que crois pouvoir être plus efficace ? Jésus ne nous commande pas d’être efficaces, nous ne sommes pas sur Terre pour être efficaces ; nous sommes là pour être saints, c’est-à-dire unis à lui.
Jean laissa faire Jésus. Il « le » laissa faire, et il « se » laissa faire. Il fut finalement baptisé lui aussi, non dans l’eau, mais dans le sang du martyre. La docilité et la fidélité nous arrachent toujours à nous-mêmes, elles exigent toujours un renoncement, qui n’est pas de la passivité, mais un acte d’offrande dans l’espérance de voir le jour où les paroles qui furent adressées à Jésus nous le soient également : « voici mon fils ou ma fille bien aimée, en qui je trouve ma joie ».
Amen.
