L’un des thèmes principaux au cœur des mystères de la Nativité du Seigneur est celui de la lumière. Les différents textes offerts à notre méditation par la sainte liturgie y reviennent sans cesse à cette époque de l’année, depuis la fête de l’Immaculée conception de la très sainte Vierge Marie. Tandis que nous nous éloignons paisiblement de la crèche de Bethléem, où nous avons vu se lever la « grande lumière » dont parle le prophète Isaïe dans la première lecture, et tandis que nous cheminons désormais vers la fête de la Présentation de l’Enfant-Jésus au Temple, le 2 février, et la fin de ce cycle de l’année, les lectures de ce dimanche nous invitent encore à réfléchir sur ce thème.
La lumière – nous avons eu l’occasion de le développer pendant le temps de Noël – nous éclaire, c’est-à-dire qu’elle nous permet de voir les choses, de les connaître, alors que nous marchons dans les ténèbres dont parle encore Isaïe, nous qui venons dans un monde couvert d’une double obscurité, comme le dit saint Thomas d’Aquin : celle du péché et celle de l’ignorance ; obscurité vaincue par le Verbe qui se fit chair, lumière née de la lumière, lumière de la foi, qui nous révèle le mystère de Dieu : mystère du salut donné à ceux qui se laissent illuminer par lui.
La lumière, également, nous réchauffe, comme des voyageurs sur cette terre qui se retrouvent auprès de l’âtre : ils partagent la lumière d’un même feu, sont éclairés d’une même foi, à laquelle ils invitent aussi ceux qui sont encore éloignés et, par ce même feu de l’Esprit, sont embrasés dans la charité ; leurs membres engourdis par le froid du péché s’en trouvent soulagés.
Mais la lumière – et les textes que nous venons de lire nous donnent à le comprendre – a encore un autre effet : elle nous guide. Comme pour les Mages d’Orient guidés par une étoile jusqu’au berceau de l’Enfant nouveau-né, comme pour les navigateurs guidés par les étoiles et les phares jusqu’à bon port, la lumière qui brille au loin, même si elle ne nous permet pas de voir ce qu’il y a précisément autour de nous, nous indique tout de même où nous sommes et la direction à suivre. Quelle est cette lumière qui nous guide ? Nous l’avons chanté avec le psalmiste : « le Seigneur est ma lumière et mon salut ».
Nous sommes guidés par le Christ ; chrétiens nous sommes disciples de Jésus-Christ. Cela peut sembler un truisme, que saint Paul n’a pourtant pas jugé inopportun de rappeler aux corinthiens – c’était la deuxième lecture : « Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères – dit l’Apôtre des Nations – qu’il y a entre vous des rivalités. Chacun de vous prend parti en disant : “Moi, j’appartiens à Paul”, ou bien : “Moi, j’appartiens à Apollos”, ou bien : “Moi, j’appartiens à Pierre” ». De fait, nous avons-nous-mêmes des inclinations personnelles, que ce soit dans notre façon de penser ou notre sensibilité relationnelle, qui nous rapprochent ou nous éloignent de tel ou tel pasteur ou prédicateur : on se déclare alors disciple de tel ou tel qui se fait apôtre, de tel évêque ou de tel pape. Il y a, certes, une diversité légitime dans l’Église, c’est pourquoi saint Paul annonce clairement : « le Christ ne m’a pas envoyé pour baptiser mais pour annoncer l’évangile ». Paul méprisait-il le baptême, qui est un commandement du Seigneur ? Certainement pas ! Mais il proclame qu’il y a une diversité de ministère dans l’Église et que le Christ peut être annoncé de multiples façons.
Pour autant, Paul ne prêche pas l’indifférentisme. Le danger, en effet, d’en rester à l’affirmation de la diversité légitime, c’est de penser que tout se vaut. Partant, on recherche les moyens les plus efficaces d’évangéliser et, évidemment, on juge ces moyens aux fruits qu’ils semblent porter. Sauf que ces fruits supposés, en réalité, se manifestent sous nos yeux et à nos oreilles dans la vie présente. Or, le fruit de l’évangile, c’est la vie éternelle qui, elle, par définition, n’est pas pour ce monde ; une évangélisation authentique ne porte pas de fruits visibles, mais fait croître dans la vie théologale. C’est à rechercher ce qui se voit que l’on passe d’une volonté légitime d’évangélisation à une démarche de séduction, et c’est là que l’on cesse de faire des disciples pour le Christ et que l’on commence à faire des disciples pour soi-même.
Un bon prêtre m’a dit un jour : « moi, je pratique la pastorale de la répulsion ». L’expression, certes, est provocatrice, et il faut la prendre pour ce qu’elle est. Il faut aussi voir que le bon berger, pour guider son troupeau, tantôt élève son bâton comme signe de ralliement, tantôt également le brandit pour éloigner le danger. L’évangélisation – ce serait un comble ! – ne peut pas faire l’économie du langage de la foi, c’est-à-dire de l’annonce d’un Royaume qui n’est pas de ce monde et qui advient selon des méthodes qui ne sont pas non plus celles du monde ; c’est ce qu’explique saint Paul, lorsqu’il affirme qu’il a été envoyé « pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ ».
Pas une seule fois, dans la Bible, on ne désigne Jésus comme un séducteur ; au contraire, celui que l’on nomme « le Séducteur », dans les Écritures, c’est un autre. Saint Paul, lui, apprend à prêcher à temps, certes, mais aussi à contre-temps, à contre-courant. La logique de la séduction, de l’efficacité immédiate du discours pour agréger les foules, procède de la sagesse humaine et rend vaine la croix du Christ, car son efficacité procède de notre propre savoir-faire, et non de l’agir silencieux et mystérieux de Jésus à travers nous.
Tous, nous avons autour de nous des gens qui ne croient pas en Jésus-Christ, ou qui ne croient même pas qu’il y a un Dieu ; nous voudrions qu’ils se convertissent. Nous sommes nous-mêmes saisis par cette parole de Jésus, dans l’évangile : « je vous ferai pêcheurs d’hommes », et nous voudrions qu’elle nous fût appliquée. Mais attendre des fruits visibles de notre parole, c’est de l’amour-propre ; nous sommes là pour annoncer la Parole de Dieu dans le désert, comme saint Jean-Baptiste, sans attendre de retour en ce monde, mais dans la confiance, c’est-à-dire la conjugaison de l’espérance et de la foi. Confiance non en nous mais en Dieu qui agit à travers nous, et même parfois, malgré nous.
« Venez à ma suite – dit Jésus à ses nouveaux disciples et, ajoute l’évangéliste – laissant leurs filets, ils le suivirent ». Pierre et André n’avaient plus besoin des filets qu’ils utilisaient alors, ils n’avaient plus besoin de leur savoir-faire passé, acquis dans le monde ; ils n’avaient besoin que de leur fidélité envers le Christ pour se lancer dans cette nouvelle pêche à sa suite.
Saint Paul exhorte encore ainsi les corinthiens, et nous avec eux : « ayez tous un même langage, qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie de pensées et d’opinions » ; c’est d’ailleurs la première chose qu’il dit dans le passage que nous avons lu. Comment le comprendre ? Comment concilier cette unité de discours avec la diversité de ministères qu’il loue également ?
C’est que la diversité porte sur les moyens, en vue d’une fin unique. Or, la logique de la séduction, qui oriente tout à soi, provoque la division, précisément car il peut y avoir une multitude de gourous, qui ont pour houlette le bâton de tyran dont parle Isaïe ; alors qu’il n’y a qu’un seul Seigneur et Sauveur : Jésus, le Christ, qui a pour bâton la croix. C’est la logique de la fidélité qui réconcilie et ordonne la multitude des moyens vers cette fin unique. Fidélité au Christ triplement réalisée dans la fidélité au dépôt de la Révélation, dans la fidélité au bon ordre de la pratique sacramentelle et liturgique et dans la fidélité aux exigences des lois ecclésiastiques et des pasteurs légitimes ; triple fidélité réalisant notre pleine appartenance au Corps mystique du Christ, qui est l’Église, lumière des nations, donnée pour nous guider.
« Le Christ et l’Église, c’est tout un », disait sainte Jeanne d’Arc. Quand l’Église parle, c’est le Christ qui parle. On ne peut concevoir que le Christ agisse en dehors de l’Église, ça serait le diviser. À l’ouverture de cette messe, avec les mots de la liturgie – paroles du Corps mystique du Christ lui-même – nous avons adressé cette prière à Dieu : « dirige nos actions afin que nous portions du fruit en abondance », comme si nous disions : « rends-nous toujours plus fidèles et plus dociles à conformer nos actes à ce que tu enseignes et demandes en vue du Royaume des cieux » et son corolaire : « préserves-nous de ce qui en détourne, préserves-nous de nous rechercher nous-mêmes mais fait que nous attirions tout à toi ». Le Christ nous conduit par l’Église, qui étend ses bras afin que tous soient un, dans la diversité des moyens légitimes bien ordonnés à cette grâce que nous demandons tous et que chante le psalmiste : « la seule que je cherche : habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie », ici-bas, dans la foi, l’espérance et la charité, dans l’Église, par la fidélité à la lumière qui nous est donnée et, au-delà de ce monde, dans le Royaume des cieux et la béatitude.
Amen.
