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Homélie pour la solennité de la Nativité du Seigneur

 Alors que, cette nuit, un enfant nous est né, les textes que nous lisons parlent surtout de l’apparition d’une lumière : « Seigneur, tu as fait resplendir cette nuit très sainte des clartés de la vraie lumière », c’était la prière d’ouverture de la messe de la nuit ; « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi », exulte le prophète Isaïe. Voilà, en effet, que celui qui est lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, vient dans le monde : la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée.

À bien des reprises et de bien des manières, Dieu a parlé par les prophètes, jusqu’au jour où il parla aux hommes par son propre Fils, rayonnement de sa gloire et expression parfaite de son être. Jésus vient dans le monde pour nous éclairer de sa lumière, et cette lumière : c’est la foi, foi dans le fait que le monde présent n’est pas tout, mais que nous sommes invités à prendre place, avec le Seigneur, au banquet de la vie éternelle. Dieu parle de bien des façons à ceux qui le cherchent et tendent l’oreille, et toutes ces façons convergent vers la révélation du Christ, dont la grâce nous illumine, et nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde.

Le monde qui nous entoure, en effet, singe la bienheureuse espérance des chrétiens, qui contemplent la manifestation de la gloire de Dieu dans l’Enfant de la crèche, et s’en sert de prétexte à une convoitise exacerbée : celle de vouloir posséder et consommer encore et encore. Le monde n’est jamais satisfait car il a renoncé à l’essentiel : le trésor de la foi ; son impiété entretient son avidité. Or, les chrétiens sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde : ils vivent selon un autre esprit.

L’esprit du monde, c’est qu’il faut toujours plus : on apprend aux enfants à parler à un certain « Père-Noël », pour lui demander toujours plus de choses éphémères, tandis qu’on oublie celui dont c’est aujourd’hui l’anniversaire, et qui vient dans le monde pour nous, pour notre salut. Voilà la vraie lumière qui brille devant nos yeux en cette douce et sainte nuit : celle qui nous donne à comprendre que nous ne sommes pas abandonnés au pouvoir du mal, mais que nous sommes invités à jouir du plus grand des biens : celui de la vie éternelle. Et cette certitude que donne la foi nous emplit de joie, d’une joie toute surnaturelle qui fait même exulter la terre, mugir les masses de la mer et danser les arbres.

C’est pourquoi l’Esprit qui anime les chrétiens les fait vivre les fêtes de Noël dans une mentalité bien particulière : l’action de grâce pour un don passé, la venue du Sauveur dans le monde, en vue d’un bonheur futur, celui de la vie éternelle. La gratitude fait vivre les chrétiens dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, dans l’attente de la réalisation des promesses du Christ qui s’est déjà donné pour nous, comme l’annonçait l’ange aux bergers qui faisaient paître leurs troupeaux près de Bethléem, la ville de David.

Il peut nous arriver, à nous, les « grands », et pas seulement aux enfants, d’aborder les fêtes de Noël avec de grandes attentes, de grands désirs, de grands idéaux, de grandes exigences, même : c’est la période où les familles se rassemblent, et que se retrouvent leurs membres qui, parfois, ne se voient qu’à cette occasion. On s’attend à ce que tout soit parfait : la fraîcheur des huitres, la cuisson de la dinde, le sourire de la belle-mère, la gentillesse des neveux, etc. Il faudrait prendre le contrepied de cette mentalité, et réaliser que l’essentiel nous a déjà été donné : un enfant nous est né, un Fils nous a été donné, il se trouve emmailloté et couché dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour sa famille dans la salle commune. Et chez nous ? Y a-t-il de la place pour accueillir ce qui nous est donné ?

Merci ! Voilà le mot que nous devrions tous essayer de placer le plus possibles sur nos lèvres en ce jours bénis. Merci pour tout, merci d’être là. Le bonheur, y compris sur terre, ne consiste pas à accumuler toujours davantage, à cocher des cases comme sur un formulaire ou à mépriser ce que nous n’attendons pas, mais à savoir se contenter de ce que l’on a, que ce soit beaucoup ou peu. A fortiori pour les chrétiens, qui ont reçu, outre la situation matérielle qui est la leur, comme tout un chacun, les promesses de la vie éternelle entendues dans la foi !

Car d’un point de vue humain, dans l’histoire, le Verbe s’est fait chair. Mais en réalité, par l’incarnation du Fils, Dieu assume la nature humaine : c’est tout l’humanité qui est élevée pour toucher la nature divine, pour y être unie. C’est cela que symbolise, au moment de préparer l’offrande du sacrifice eucharistique, le rite qui consiste à verser une goute d’eau dans le vin du calice. Relativement à notre façon de penser, c’est-à-dire du point de vue de la goute d’eau que nous sommes, c’est le vin qui s’approche de nous. En réalité, c’est l’humanité toute entière qui est plongée dans l’océan de l’amour infini de Dieu, comme la goutte d’eau est absorbée dans le vin, au point de se confondre avec lui et de ne plus jamais en pouvoir être séparée.

Voilà quel est le grand mystère de Noël, pour lequel nous rendons grâce. C’est un mystère d’union et de partage : l’union du Créateur à sa créature, du Sauveur au peuple qu’il a racheté. C’est pourquoi il convient souverainement d’exprimer notre gratitude par l’union et le partage : l’union avec Dieu dans la réconciliation et la pénitence que les fidèles sont invités à vivre pour se préparer à cette grande fête, union dans l’eucharistie que nous célébrons maintenant ; partage de notre vie intime avec celui qui partage son propre corps dans le pain de vie, et nous invite à partager avec lui l’éternité bienheureuse. Union entre nous, qui faisons monter nos chants de louange vers le Seigneur d’une seule voix, et qui partagerons un chocolat ou un repas dans une heure. Union avec nous-mêmes en nous mettant face à la crèche, et en nous demandant, là, dans le secret de notre cœur, ce qui est vraiment important, dans notre vie, et ce qui peut ou doit être changé, à la lumière de l’Enfant nouveau-né, qui vient sur terre non pour nous condamner, mais pour nous sauver. Union et partage ; union dans le partage.

Aujourd’hui, la lumière a brillé sur la terre ; peuples de l’univers, entrez dans la clarté de Dieu.

Joyeux Noël !