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Homélie pour la fête de saint Maur

 Chers amis, comme vous le savez, puisque cela vous est certainement répété tous les ans ici-même, saint Maur a été un des premiers disciples de saint Benoît. Il vécut au VIe siècle en Italie, puis en Anjou. Pour situer rapidement les choses : quand saint Maur naquit, en 512, Clovis venait de mourir et le royaume qu’il avait fondé sur les décombres de l’empire romain, qui s’était effondré quarante ans plus tôt, avait été partagé entre ses fils ; dans la péninsule italienne, l’empire byzantin essayait, quant à lui, de récupérer ce qui pouvait l’être. C’est dans ce contexte historique que le jeune Maurus, Maur, en français, naquit et grandit. Il était issu d’une famille de notables romains mais fut confié, encore enfant, à Benoît de Nursie qui venait de se retirer dans un lieu appelé Subiaco, pour vivre une vie centrée sur la prière communautaire, la lecture de la Bible et le travail manuel. C’est l’origine de l’ordre de saint Benoît, ces moines qu’on appelle les « bénédictins ».

Maur se distingua très jeune par sa piété, si bien qu’il accompagna Benoît dans la fondation d’un nouveau lieu de vie, sur le Mont Cassin, près de Rome, et c’est lui qui fut envoyé par le maître, à l’appel de l’archevêque du Mans, pour fonder sur cette terre qui sera un jour la France le premier monastère où l’on vécut selon la Règle de saint Benoît.

« Écoute attentivement, mon fils, les préceptes de ton maître ; prête l’oreille de ton cœur », telles sont les premières paroles de la Règle, qui rappellent celles de Moïse lui-même annonçant les commandements de Dieu : « écoute, Israël ». « Écoute, mon peuple, je parle », s’écrie encore le psalmiste en prêtant ses paroles à l’inspiration divine. « Écoute, voici ce que tu dois faire ». Au centre de l’esprit bénédictin se trouve la pratique de la vertu d’obéissance.

On associe souvent l’obéissance à la soumission, à l’assujettissement ou à l’enfance ; « ah c’est un bon petit, dit-on, il est très obéissant ». On oppose alors l’obéissance à la liberté : « moi je n’obéis pas, moi je suis libre, je fais ce que je veux, quand je veux ! ». Mais comprend-on bien, en disant cela, ce qu’est l’obéissance ?

Dit-on des changements que l’on observe dans la nature qu’ils surviennent par obéissance ? Les arbres donnent-ils du fruit par obéissance ? Le métal exposé à l’air et aux intempéries rouille-t-il par obéissance ? En fait, si l’on y réfléchit bien, on se rend compte que l’obéissance est un propre de l’homme, tout simplement car c’est le propre des êtres doués de volonté, donc de liberté. Le fait de toujours faire ce que l’on veut, au contraire, ne serait-il pas plutôt le signe d’une volonté esclave de nos passions ? Esclave, donc, de soi-même, incapable de s’inscrire dans un ordre des choses qui dépasse l’individu, incapable de se tourner vers l’autre, vers quelque chose qui nous transcende.

Mais attention, il ne faut pas confondre l’obéissance avec la servitude. La servitude, c’est l’anéantissement de la volonté par la contrainte ; l’obéissance, c’est l’adhésion de la volonté à quelque chose de plus grand. On raconte cet épisode de la vie de saint Maur : quand il était encore à Subiaco avec le Père Benoît, voici que ce dernier eut l’intuition qu’un moine de la communauté : le jeune frère Placide, avait besoin d’aide. « Vite, dit-il à frère Maur, va le trouver ! » Quand celui-ci le trouva enfin, frère Placide était en train de se noyer dans le lac près du monastère. Saint Maur l’en tira bien vite et le ramena sur la berge devant les autres moines médusés : ces derniers témoignèrent qu’ils avaient vu leur frère marcher sur l’eau. Ni Benoît, ni Maur, n’avaient anticipé ce miracle : le premier avait simplement eu l’intuition qu’une chose se passait et qu’il fallait envoyer le second, le second a simplement reconnu dans l’injonction du premier, son maître, l’ordre de Dieu et s’est élancé. Les deux étaient dans l’obéissance, c’est-à-dire dans l’adhésion rationnelle à quelque chose qui les dépasse. C’est justement la raison qui nous fait connaître l’ordre des choses et nous y conformer ; ce sont nos passions animales – la peur, la recherche du confort, etc. – ainsi que l’amour de soi-même qui nous poussent à nous en détourner.

Voyez encore l’histoire qui nous est rapportée dans la première lecture de cette messe : le roi Saül avait été oint, c’est-à-dire fait roi par ordre de Dieu, et avait reçu pour cela une bénédiction particulière, qui fondait comme une alliance entre lui et Dieu ; Saül s’engageait à s’inscrire dans l’ordre de Dieu et Dieu s’engageait à l’assister dans toutes ses entreprises. Voilà qu’un jour, Dieu ordonne aux juifs de partir en campagne contre un des peuples qui les entouraient. Cela peut nous sembler un peu rude ; il faut cependant se garder d’interpréter avec notre mentalité contemporaine une histoire qui s’est déroulée il y a des millénaires : les mœurs antiques n’étaient pas les nôtres. Dieu, qui parle par le prophète Samuel, avait une telle horreur des péchés des Amalécites, qu’il les voua à l’anathème, c’est-à-dire que, contrairement aux usages militaires de l’antiquité, il interdit aux juifs de prendre un butin, afin qu’il n’y ait rien à l’intérieur du peuple juif, que Dieu s’était choisi, qui vienne des impies. Mais voilà que Saül permit aux siens de saisir les animaux des vaincus, et pour faire avaler la pilule à Dieu, si j’ose dire, il réserva les plus belles pièces de bétail pour les offrir en sacrifice. Mais Dieu ne regarda pas favorablement cette offrande : « pourquoi prétends-tu être mon serviteur jusqu’à en tirer de l’orgueil si tu ne fais pas ce que je te demande ? », chante le psalmiste pour Dieu. Saül ne comprit pas cela, c’est pourquoi Samuel lui expliqua la valeur de l’obéissance : la révolte et la rébellion rendirent le roi Saül tout aussi coupable aux yeux de Dieu que les péchés des Amalécites qu’il avait combattus.

Dans « Le Président », un vieux film d’Henri Verneuil adapté d’un roman de Georges Simenon, avec des dialogues de Michel Audiard, sorti au début des années 1960, Jean Gabin joue le rôle du chef de l’État, sous la IVe République. Un de ses anciens camarades de classe vient le trouver pour lui demander une faveur en disant : « tu es le Président, tu peux tout ! », et Gabin de répondre magnifiquement : « C’est précisément parce que je peux tout que je ne peux pas tout me permettre ».

L’obéissance, c’est avant tout reconnaître qu’il y a un ordre des choses qui nous dépasse, dans lequel nous avons une place. L’obéissance n’est pas la négation de l’individu, elle est, au contraire, ce qui lui assure une place dans le monde. Les arbres et les rochers ne se préoccupent pas les uns des autres ; c’est le propre de l’homme d’être conscient qu’il s’inscrit dans un ordre, dans une société, qu’il a des devoirs au sein de cet ensemble mais qu’il y a aussi des droits et un rôle à jouer, qui fait sa dignité. L’obéissance ne procède donc pas tant de la crainte et de la servitude que de l’amour de la justice, c’est-à-dire du respect des relations que nous avons les uns avec les autres. Tout péché, toute faute, procède quelque part d’un manque d’obéissance, c’est-à-dire du rejet du fait qu’il existe quelque chose qui nous dépasse. Or, ce qui nous dépasse absolument, c’est Dieu, qui est la clef de voûte de tout l’ordre du monde.

Il ne peut y avoir de paix dans notre vie sans Dieu. Sans Dieu, nous n’avons pour horizon que la mort, inéluctable ; comment peut-on vivre ainsi ? Il ne peut pas non plus y avoir d’ordre social paisible qui ne reconnaisse pas la primauté de Dieu. Napoléon III, au XIXe siècle, disait déjà à Monseigneur Pie, évêque de Poitiers, que c’était une idée dépassée : « Sire, répondit le prélat, si le moment n’est pas venu pour le Christ de régner, alors le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer » ; moins de quinze ans plus tard, c’était la débâcle de la bataille de Sedan.

Ce qui fait la bonté de nos actes, c’est donc l’ordre dans lequel nous les inscrivons. Quel sens est-ce que je donne à mes actions ? Qu’est-ce que je fais là ? Quel sens est-ce que je veux donner à ma vie ? Il n’y a pas de question plus importante à se poser ! Souvenons-nous de l’évangile : les disciples de Jésus ne jeûnent pas car ils sont avec lui. « Oh ! Alors ils ne sont pas si pieux que ça ! » Voilà ceux qui ne voient pas bien loin qui critiquent ! Mais quel est le sens du jeûne ? Est-ce simplement de faire un effort ? Est-ce simplement d’accomplir quelque chose de difficile pour qu’on se dise ensuite « Ah trop fort ! Je l’ai fait ! » ? Ou bien est-ce un moyen de faire une expérience de la présence de Dieu dans nos vies, une façon de reconnaître qu’il est au centre de notre cœur, et donc que notre jeûne est subordonné à cela ?

Bientôt, chers amis, ce sera le carême, et nous jeûnerons pour honorer Jésus. Pour l’instant, c’est la fête ! Alors nous allons manger et boire, et en cela, nous honorerons encore Jésus. Car c’est sa volonté qu’il y ait des fêtes pour se réjouir du salut qu’il nous offre et des temps de pénitence pour nous permettre de songer à ce qu’il y a dans nos vies qui met un obstacle à ce salut. En tout cela, nous nous inscrivons dans l’ordre de la vie avec Dieu et, s’il y a une grâce, chers amis, à demander au Seigneur en ce présent jour, qu’il nous donne pour nous réjouir, c’est sans doute celle d’être toujours fidèle à ce qu’il attend de nous.

Amen.

Textes de la messe



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