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Homélie pour le 4e dimanche de l'Avent (B) : la raison ne suffit jamais aux rationalistes

 « Des siècles sans nombre après la création du monde, quand Dieu au commencement créa le ciel et la terre et forma l’homme à son image ; des siècles et des siècles après le déluge, quand le Très-Haut plaça son arc dans les nues du ciel, en signe d’alliance et de paix ; le vingt-et-unième siècle depuis qu’Abraham, notre père dans la foi, quitta Our des Chaldéens ; le treizième siècle depuis la sortie d’Égypte du peuple d’Israël sous la conduite de Moïse ; environ la millième année depuis le sacre du roi David ; la cent quatre-vingt-quatorzième Olympiade ; la sept-cent-cinquante-deuxième année de la fondation de Rome ; la quarante-deuxième année de l’empire de César Octavien Auguste ; tout l’univers étant en paix, Jésus Christ, Dieu éternel et Fils du Père éternel, voulant sanctifier le monde par son miséricordieux avènement, ayant été conçu du Saint-Esprit, et neuf mois s’étant écoulés depuis sa conception, naît à Bethléem de Judée, fait homme, de la Vierge Marie. C’est la Nativité de notre Seigneur Jésus Christ selon la chair. » C’est par ces mots que le Martyrologe romain annonce en grande pompe la fête que nous nous apprêtons à célébrer à partir de cette nuit.

L’énumération des époques et des évènements que nous venons de faire n’est cependant pas purement esthétique. Elle nous rappelle que la venue du sauveur dans le monde était un évènement attendu, car à chacune de ces époques correspond une prophétie au sujet du Sauveur – et la première lecture de la messe de ce dimanche nous en rapporte une, donnée par le prophète Nathan, au temps du roi David : la prophétie d’un descendant de David, qui lui succèdera et règnera pour l’éternité.

Le texte du martyrologe donne encore une situation historique à la naissance de Jésus. Jésus n’est pas une idée, il n’est pas une légende, ni une vague spiritualité : Jésus est une personne réelle : le Fils du Dieu vivant, qui s’est fait homme. Nous fêterons très bientôt « la nativité de Jésus, selon la chair ». Nous n’avons pas seulement lu des choses au sujet de Jésus, le christianisme n’est pas une religion du livre ! Le christianisme est la religion du Verbe incarné, d’un dieu qui s’est fait homme. La vie chrétienne ne procède donc pas seulement d’une connaissance livresque, d’un savoir acquis, mais encore et surtout d’une rencontre ; d’une rencontre avec la personne de Jésus, d’un contact, et plus encore : d’une relation.

Les ennemis du Christ ont bien compris cela. Pour s’attaquer à la foi, ils attaquent l’historicité de l’incarnation, la réalité de la personne de Jésus. Un célèbre philosophe, très en avant dans l’espace médiatique, vient justement de publier, quelques semaines avant Noël, un livre pour tenter de démontrer la fausseté de l’existence historique de Jésus, arguments scientifiques à l’appui. Arguments qui, pour la plupart – pour ce que j’en ai lu, je n’ai pas étudié le livre en détail – ne sont pas nouveaux et ont déjà reçu une réponse, mais cela ne suffit pas ; la raison ne suffit jamais aux rationalistes.

Mais de toutes façons, la foi n’est pas un simple exercice d’érudition. Certes il faut se former, car quand on aime une personne, on cherche à la connaître. Oui, la foi est, pour une part, un contenu doctrinal, résumé dans la profession de foi, le « Credo – Je crois en Dieu », mais elle est encore un acte.

L’acte de foi, c’est ce coup de pouce dont a besoin notre esprit pour croire, pour que nous adhérions de tout notre être à ce que nous avons entendu : la bonne nouvelle du salut. Dieu ne nous force jamais, il n’y a pas d’évidence dans la foi. La foi est donc toujours un choix que nous faisons. Mais ce choix n’est cependant pas un choix arbitraire ou hasardeux ; c’est un choix rationnel.

Et la rationalité de la foi, c’est justement le développement, à travers l’histoire humaine, du message évangélique, dans sa préparation et son accomplissement. Car ce qu’il y a de plus réel dans une promesse, c’est sa réalisation. Quand on parle de la foi à nos contemporains, comme certains d’entre vous le font en ces jours de mission paroissiale, on s’entend parfois répondre « oh, l’essentiel, c’est d’y croire ; tant mieux si vous y croyez ». Mais non, on a pas la foi parce qu’on escompte en tirer quelque chose, c’est parce qu’on a la conviction de la réalité de l’évangile qu’on y adhère dans la foi, entendue ici comme vertu, vertu théologale. La foi n’est pas une gageure, elle est la conséquence d’une réalité, et cette réalité, c’est Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, vraiment né de la vierge Marie, vraiment mort pour nous et vraiment ressuscité.

« Comment tout cela est-il possible ? », demanda Marie à l’ange. « Vois ce signe, répondit-il : ta cousine était stérile et la voici enceinte ». Il n’y a pas de réelle évidence, un sceptique aurait bien des choses à redire : Elisabeth est-elle vraiment enceinte ? Elle n’est pas sur place au moment où l’ange visite Marie. Et puis, même si c’est le cas, était-elle vraiment stérile ? Avait-on fait des examens médicaux ? Sont-ils fiables ? Marie ne fait aucune de ces considérations, mais dit « oui » au Seigneur. La rationalité de l’acte de foi ne réside pas dans l’évidence de ce qu’il est donné à croire mais dans la liberté du croyant qui décide de donner son assentiment à ce qui est proposé à sa croyance et qui lui semble crédible. L’acte de foi est d’autant plus rationnel qu’il est plus libre. C’est par un acte libre qu’Adam et Ève avaient rompu l’amitié avec Dieu, c’est par des actes libres que chacun d’entre nous sommes invités à la restaurer. Si Dieu s’imposait à nous, il ne respecterait pas notre liberté, en laquelle réside pourtant notre ressemblance avec lui, qui nous a fait à son image.

La célébration de la fête de la Nativité vient donc nous inviter à réfléchir sur notre foi, entendue avant tout comme la relation que nous avons avec Jésus. Suis-je ici parce que j’ai l’habitude de venir à la messe ? C’est-à-dire par automatisme social, et non vraiment librement… Ou suis-je ici parce que j’ai fait une rencontre et que j’ai décidé de marcher à la suite du Christ ? La Nativité, c’est justement la rencontre du Christ avec notre humanité, avec notre nature, mais encore avec toute notre histoire, comme le Martyrologe nous l’a donné à comprendre. Cette fête est donc l’occasion pour nous, comme nous en a donné l’exemple la vierge Marie, de faire un acte de liberté pour nous mettre à la suite de Jésus, en disant « oui » à tout ce qu’il attend de nous, dans la confiance que tous les obstacles s’aplaniront si nous faisons de bon cœur tout notre possible. Cette fête doit être l’occasion pour nous de faire une rencontre personnelle avec Jésus. Il ne s’agit pas de s’attendre à des phénomènes mystiques extraordinaires, il s’agit avant tout de prendre conscience, ou reprendre conscience, que Jésus existe, qu’il est venu dans le monde non pas seulement pour nous les hommes en général, mais pour chacun d’entre nous en particulier.

Avoir la foi, ce n’est pas seulement dire « je crois que Dieu existe », mais c’est encore se dire « j’existe pour Dieu » et même : « Jésus existe pour moi, à cause de moi, il aurait même pu exister pour moi seul ». C’est cette révélation magnifique qui fut faite à toute l’humanité en la personne de Marie, et qui nous est donnée à contempler à la veille de Noël.

Amen.