Nous célébrons ce dimanche la solennité de la sainte Trinité et, dans le cours de l’année liturgique, cette fête a quelque chose de très original : elle ne commémore pas, en effet, un évènement précis advenu dans le cours de l’histoire de notre salut. La naissance de Jésus, les miracles qu’il accomplit, le cycle de sa mort, de sa résurrection et de sa montée au ciel sont, en effet, des faits historiques qui sont commémorés par autant de solennités. Les fêtes des saints elles-mêmes, bien qu’elles nous rappellent la vie toute entière des illustres personnages dont nous célébrons la mémoire, consistaient, à l’origine, à nous souvenir chaque année des dates anniversaires des martyres ; et c’est toujours, en principe, la date de la mort des saints, c’est-à-dire celle de leur entrée dans la vie éternelle, qui est choisie pour établir leur fête.
Mais voilà que nous célébrons aujourd’hui une réalité en dehors de l’histoire, un mystère qui était dès avant le commencement du monde. Et il est d’autant plus paradoxal que cette fête est apparue relativement récemment, puisqu’elle n’a été proclamée pour l’Église universelle que vers la fin du Moyen âge. Plus étonnant encore : les prières de la messe faisant une mention explicite de la Trinité sont rares – savez-vous combien il y en a ? – … deux seulement : la prière Suscipe sancta Trinitas de l’Offertoire, dont nous avons déjà parlé lors de la fête de l’Ascension, et la prière Placeat tibi sancta Trinitas, que le célébrant dit à la toute fin de la messe, juste après l’Ite missa est et juste avant de donner la bénédiction. Et il faut savoir là aussi que l’usage de ces deux prières pour l’ensemble de l’Église n’est attesté qu’à partir du début du second millénaire.
C’est par la dévotion personnelle de certains prêtres et de certains évêques, en effet, que ces prières – comme beaucoup d’autres d’ailleurs – finirent par être intégrées dans l’ordinaire de la messe, et c’est un mouvement similaire qui conduisit le pape Jean XXII, au début du XIVe siècle, à instituer la fête que nous célébrons aujourd’hui. La raison d’être de cette fête n’est donc pas à chercher dans un évènement précis de l’histoire mais essentiellement dans sa signification mystique. C’est ainsi que nous sommes invités, ce matin, à nous demander quelle doit être la place du mystère de la Trinité dans notre vie spirituelle et, pour apporter quelques pistes de réflexion, nous pouvons réfléchir à la place de la fête de la Trinité dans l’année liturgique.
Cette fête, en effet, prend place sur la charnière qui articule le cycle des mystères de la vie du Christ et le « temps per annum », que l’on appelle aussi « temps après la Pentecôte » ; la fête de la Pentecôte et son octave constituant précisément cette charnière qui sépare les deux moitiés de l’année liturgique.
Le cycle liturgique se répète chaque année mais les mystères qu’il commémore sont advenus une fois pour toutes : le Christ est venu dans le monde, il est mort et ressuscité, il est monté au ciel et il nous a envoyé l’Esprit Saint. Voilà ce qui est déjà advenu. Alors que nous célébrions justement la descente de l’Esprit qui procède du Père et du Fils la semaine dernière, le temps qui s’ouvre ce dimanche est précisément le temps de la vie dans l’Esprit : c’est le temps de l’Église, c’est le temps du quotidien de notre sanctification, c’est le temps de la vie sacramentelle.
Or, le premier des sacrements est le baptême, qui est conféré au nom de chacune des trois personnes divines ; nous avons lu, dans les derniers versets de l’évangile de saint Matthieu, l’ordre que laissa Jésus à ses disciples de baptiser tous les hommes selon cette formule. Il n’est donc pas anodin que le temps après la Pentecôte s’ouvre par la célébration du mystère de la Trinité, puisque celui-ci se trouve être à la source de la vie dans la grâce. La vie de la grâce, c’est la participation que nous avons ici-bas à la vie divine. Vivre en état de grâce, vivre de cette vie offerte par le baptême, fortifiée par la confirmation et l’eucharistie, restaurée par la confession ou l’onction des malades, c’est vivre de la vie de Dieu, et méditer sur le mystère de la Trinité nous permet justement de nous faire entrer dans le mystère de la vie de Dieu.
Dieu, ne effet, ne vit pas de façon organique, comme nous. Sa vie est spirituelle. On dit parfois, de façon imagée, qu’une chose est toute notre vie lorsqu’elle en occupe la place principale : pour les uns c’est la science, pour d’autre le sport, pour d’autres tel ou tel art ; saint Paul, lui, affirmait : « pour moi vivre, c’est le Christ ». Ce qui anime notre vie, en effet, c’est ce que nous accomplissons ou aimons de plus grand. Or, qu’y a-t-il de plus grand que Dieu ?
C’est pourquoi la vie de Dieu lui-même, qui est parfaitement vrai et parfaitement bon, c’est de se connaître et de s’aimer lui-même ; les personnes divines procèdent de la connaissance très vraie et de l’amour très bon que Dieu a de lui-même. On comprend ainsi comment les trois personnes divines, quoique distinctes, demeurent toujours parfaitement unies et indissociables. Dans l’introït, nous avons chanté : « Bénie soit la sainte Trinité et son indivisible unité » ; la confession de la Trinité ne va jamais sans celle de l’unité de Dieu. « La foi catholique – écrivait saint Athanase dans sa profession de foi qu’on lisait autrefois le dimanche à l’office de prime – consiste à révérer un seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans l’Unité ». C’est également ce que nous confessons dans la conclusion des oraisons liturgiques, qui s’adressent toujours aux trois personnes de la Trinité dans leur unité.
La fête de la Trinité, en effet, vient nous rappeler deux choses : que les trois personnes ne sont jamais séparées et que pourtant, leur réelle distinction permet de comprendre l’intimité de Dieu comme une vie de connaissance et d’amour réciproque, à laquelle nous sommes appelés à participer dans l’éternité et dès la vie présente par notre vie sacramentelle.
Amen.

Commentaires
Enregistrer un commentaire