La lecture que nous avons faite du livre des Actes des apôtres résonne d’une façon particulière en nos âmes, alors que nous fêtons les saints Pierre et Paul ce dimanche. On y raconte, en effet, l’histoire d’une persécution : la persécution de saint Pierre par les juifs. Mais à cette époque, dans les quelques années qui suivirent la Pentecôte, les fidèles du Christ venaient tout juste de prendre le nom de « chrétiens » et étaient encore largement issus des rangs du judaïsme ; leur persécution par les juifs relevait donc d’une lutte entre frères.
En ce temps-là, en effet, Hérode, le neveu de l’autre Hérode qui avait fait assassiner Jean le Baptiste, persécutait les fidèles du Christ et surtout ceux aux soins de qui Jésus les avait confiés : les apôtres, à commencer par saint Pierre. Alors que les juifs n’étaient plus les maîtres de leur pays, alors qu’ils vivaient sous l’occupation romaine, qui voulait imposer ses propres croyances au-dessus de la Révélation du vrai Dieu, malgré tout cela, les juifs ne s’unissaient pas mais s’entre-tuaient.
La lecture de ce passage aujourd’hui, chers amis, a tout de même quelque chose de consolant. On se dit que décidément, rien ne change jamais, et que les dissentions que nous voyons de nos jours, notamment celles dont notre diocèse est particulièrement victime et que vous connaissez, ont donc certainement quelque chose d’inévitable. À l’heure où les chrétiens sont mis en minorité dans cette même civilisation qu’ils ont bâti, les voilà qui continuent à se faire la guerre les uns aux autres.
Cependant, je voudrais attirer votre attention sur un point. La division entre les juifs et les chrétiens de l’époque apostolique, bien qu’étant une lutte entre frères, n’était pas pour autant une simple question d’opinion personnelle. Le Christ, le fils du Dieu vivant, était venu dans le monde, et le suivre n’était pas une pure question de sensibilité. Il y avait donc ceux qui étaient dans le vrai, et ceux qui étaient dans l’erreur.
Et cette distinction, chers amis, est encore vraie de nos jours. Mais puisque tous se réclament du Christ, la question est de savoir comment reconnaitre ceux qui le suivent fidèlement et ceux qui, tout en prétendant le suivre, s’écartent en réalité de la voie qu’il a tracée. Pour éclairer ce discernement, il convient donc de rechercher des signes dans les paroles que l’Église offre à notre méditation ce dimanche.
Pierre ayant été arrêté et mis en prison, voyez comment les vrais fidèles de Dieu se comportaient : « l’église faisait sans interruption des prières à Dieu pour lui ». Et là, je dois vous raconter une petite histoire.
Ces dernières semaines, chers amis, beaucoup de messages de soutien, venant d’un peu partout, ont été adressés à notre évêque, ainsi qu’à ceux qui auraient dû être ordonnés la semaine dernière. C’est très touchant, et consolant, et il faut que vous en soyez tous remerciés. Mais dans ces messages, une question revenait souvent : « Que faire ? Que peut-on faire pour changer la situation ? À qui peut-on écrire ? Qui peut-on contacter ? Qui peut-on faire intervenir ? » Alors, dans ces cas-là, je disais qu’il fallait avant tout prier. Et un jour quelqu’un m’a répondu : « Prier, oui, d’accord, mais que peut-on vraiment faire ? ».
Et je crois qu’il y a là, chers amis, quelque chose qui ne va pas. Si l’on veut trouver un intercesseur, à qui irions-nous, sinon à celui dont un mot a fait jaillir le monde du néant ? À qui irions-nous, sinon à celui sur les ordres de qui les tempêtes se calment, les malades sont guéris et les morts ressuscitent ? À qui irions-nous, sinon à celui qui a les paroles de la vie éternelle ?
Or, pour déverser ses grâces sur le monde et afin que nous cheminions vers la vie éternelle, Jésus a institué un signe, un sacrement, le sacrement de son amour, qui est l’Eucharistie. « Faites cela en mémoire de moi », a-t-il dit. « Hæc quotiescúmque fecéritis, in mei memóriam faciétis – Chaque fois que vous ferez cela, vous le ferez en ma mémoire » ; ce sont les paroles que répète le prêtre à l’autel, à la suite de Jésus, après la consécration du Précieux Sang.
Qu’allons-nous alors chercher ailleurs ? Quelle source de salut plus efficace pourrions-nous trouver que celle qu’a fait jaillir Dieu lui-même de son Cœur transpercé ? Si nous nous demandons ce que nous pouvons faire dans les tribulations que nous connaissons, chers amis, la réponse la plus évidente est celle-ci : faisons célébrer des messes. Si nous nous demandons à qui nous pouvons recourir, allons vers le Christ. Si nous nous demandons ce que nous pouvons offrir, offrons le Christ lui-même. Si nous nous demandons à qui nous pouvons nous fier, écoutons la Parole de Dieu : « Un jour viendra où l’on se dressera, nation contre nation, royaume contre royaume et vous serez livrés à la détresse. Ce sera pour beaucoup une occasion de chute ; ils se livreront les uns-les-autres, se détesterons les uns-les-autres et à cause de l’ampleur du mal, la charité de la plupart des hommes se refroidira ». Et la disparition du sacrifice de la messe, qui est le signe de la charité de Dieu, est annoncée par le prophète Daniel et confirmée par le Christ lui-même, comme une des signes de la fin des temps. Que ce ne soit donc pas par nous que ce signe funeste advienne !
Nous saurons que nous sommes au Christ si nous sommes toujours ses fidèles imitateurs, mêmes dans les pires moments, même quand nous sommes avec lui sur la croix. Sur la croix, Jésus ne se révoltait pas, mais il s’offrait par amour, pour le salut du monde.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Quand l’ange vint délivrer saint Pierre, il se passa deux choses : l’ange fit tomber les chaînes, et ensuite Pierre put ceindre sa ceinture, chausser ses chaussures et revêtir son manteau, c’est-à-dire tout ce dont il avait besoin pour s’enfuir de la prison et porter l’évangile au monde entier ; puisqu’il n’était pas encore allé à Rome à cette époque. Et une fois l’Église implantée à Rome, quand Pierre fut à nouveau emprisonné et que l’occasion de s’enfuir lui fut à nouveau offerte, par des moyens purement humains cette fois, le Christ lui fit comprendre qu’il était désormais l’heure de témoigner de sa foi par le martyre, et Pierre renonça à s’enfuir. Ici, c’est bien Pierre qui se ceint, se chausse et se couvre ; mais il ne peut le faire que parce que l’ange l’a d’abord libéré de ses entraves.
Il en va de même pour nous, chers amis. Il y a des choses que nous pouvons faire, et même parfois que nous devons faire. Mais ces choses, que chacun connaît dans sa conscience, n’auront de réelle efficacité que si elles sont véritablement fondées et enracinées dans la charité, c’est-à-dire dans le Christ, et orientées, de quelque façon, à la vie éternelle.
En cette solennité des saints apôtres Pierre et Paul où nous nous souvenons que c’est dans la prière que nos pères trouvaient avant tout le moyen de leur salut, faisons profondément nôtre la prière de la collecte de cette messe : faites, Seigneur, la grâce à votre Église de suivre en tout l’exemple et le modèle de ceux par qui la religion a commencé.
Amen.
