Il me faut vous parler, ce dimanche, d’un sujet d’actualité et de première importance. Vous devinez tous, je pense, de quoi il s’agit et je sais bien, chers amis, que ce sujet vous préoccupe aussi, et que vous attendez, aujourd’hui, de la part de l’Église, une parole qui saura vous donner confiance en l’avenir. Et l’Église, chers amis, en mère aimante, est là pour vous répondre et vous consoler, au moment où s’annonce un nouveau temps liturgique. Aujourd’hui, en effet, si nous nous revêtons du violet de la pénitence, ce n’est pas en rapport avec les tensions politiques et militaires qui agitent le monde. Si nous nous abstiendrons désormais, jusqu’à Pâques, d’acclamer l’évangile par l’alléluia, comme nous le faisons habituellement, cela n’a rien à voir non plus avec les prochaines élections présidentielles, dont les deux tours encadreront pourtant la solennité de la Résurrection du Seigneur. Non, c’est de quelque chose de beaucoup plus grave que je voudrais vous parler aujourd’hui ; et vous aurez sans doute compris de quoi il s’agit : c’est bien sûr des jeux olympiques d’hiver, qui se déroulent en ce moment.
C’est que ces jeux ont quelque chose qui devrait nous interpeler. Voyez-vous, chers amis, quels efforts sont prêts à faire les athlètes pour remporter une gloire éphémère et pour gagner des honneurs qui bientôt tomberont dans l’oubli ? Quels sacrifices ils s’imposent ? Combien d’heures d’entraînement ils supportent ? À quels renoncements ils consentent ? Avec quelle pugnacité ils poursuivent leur but ? Avec quelle détermination ? Mais surtout, voyez-vous quelle espérance les anime ?
C’est précisément de ces athlètes que saint Paul nous parle aujourd’hui, pour nous comparer à eux. Cette vie, chers amis, est, en effet, comme un stade, dans lequel chacun suit sa course ; c’est le stade d’hiver du péché, dans lequel les gémissements et les douleurs nous environnent, comme nous l’avons chanté dans l’introït. Nous courrons tous dans ce stade, mais demandons-nous pourquoi nous courrons. Qu’attendons-nous de cette course ? Qu’espérons-nous gagner en cette vie ? Qu’est-ce qui nous anime ? Qu’est-ce qui nous fait nous lever le matin ?
Certains, en effet, courent pour obtenir des biens périssables, ils espèrent la médaille d’or : les orgueilleux courent après les honneurs et cherchent la médaille, d’autres courent après les richesses et eux c’est plutôt l’or qui les attire. Mais nous, chrétiens, savons qu’il faut courir après une couronne impérissable : l’auréole, qui est la couronne des saints ! Allez, je fais encore mon prof’ ! Le mot « auréole » vient du latin « aureus », qui signifie « or », et qui représente la gloire de Dieu dont les saints sont le reflet. L’auréole des saints, la sainteté pour nous, le reflet de la gloire de Dieu en nous, c’est ça la médaille d’or pour laquelle nous devons courir ! Aux jeux olympiques, tous courent, mais seul le meilleur athlète peut remporter la médaille. Dans le stade de cette vie, en revanche, au terme de la course, chacun de nous peut arriver au paradis, à condition, toutefois, d’avoir participé à la course.
Et c’est aussi la grande leçon de l’évangile de ce jour : tous ceux qui auront participé à la course, ou travaillé à la vigne du Seigneur, selon l’image employée, auront part à la récompense que Dieu leur réserve. Et cette récompense sera la même pour tous, dans le sens où la récompense des saints, c’est de jouir tous ensemble de la compagnie de Dieu pour l’éternité. Peu importe que vous ayez rejoint les autres le matin ou le soir, que vous ayez toujours été chrétiens, que vous vous soyez convertis à l’âge adulte, ou même déjà alors que le soir de votre vie approchait. Parce que voyez-vous, chers amis, ce ne sont pas nos œuvres en elles-mêmes qui nous sauvent. De tous les juifs qui avaient accepté de quitter l’Égypte au temps de l’Exode, pas un – presque – pas même Moïse, n’entra dans la Terre promise. Pourtant ils avaient tous accompli les œuvres prescrites par Dieu, à commencer par le départ d’Égypte où, bien que serviteurs, les juifs avaient un toit et de quoi se nourrir. Mais leur cœur manquait de conversion : ils n’étaient pas tout à Dieu, c’est pourquoi ils en vinrent à regretter leur départ quand ils prirent conscience qu’il leur faudrait traverser un désert. Ils accomplirent finalement cette œuvre, mais en renâclant, sans amour de Dieu. C’est d’eux que nous parle saint Paul ce dimanche, c’est à eux que Dieu lui-même adresse des reproches dans les paroles que nous chantons le Vendredi Saint à l’office de l’Adoration de la Croix ; et c’est de nous qu’il s’agit, lorsque nous nous comportons comme eux. Non, en effet, ce ne sont pas nos œuvres qui nous procurent le salut, mais c’est le fait que nous sachions répondre à l’invitation du Seigneur, réponse qui s’exprime, certes, par les œuvres que nous accomplissons. Nous accomplissons l’œuvre de répondre à l’invitation : « allez, vous aussi, à la vigne ! ». Mais la récompense est toujours un don de Dieu, elle a toujours quelque chose d’imméritée.
Chers amis, ne nous laissons jamais décourager par l’heure qui avance. C’est une tentation du diable de croire qu’il est trop tard pour nous, que d’autres sont tellement plus saints que nous, que nous n’arriverons jamais à vaincre nos faiblesses, que nous n’avons pas su saisir les occasions que nous avions, etc. Chassez ces idées : faites ici et maintenant ce que vous pouvez, laissez Dieu s’occuper du reste. Seigneur, « vous êtes notre secours au temps du besoin et de l’affliction », avons-nous chanté dans le graduel de cette messe. « Qu’ils espèrent en vous ceux qui connaissent votre nom, car vous n’abandonnez pas ceux qui vous cherchent, Seigneur ». Objectivement, la plupart d’entre nous ne sommes probablement pas de très grands pécheurs, mais tous, nous avons nos petites faiblesses, nos laisser-aller, nos petits manquements qui, répétés, conduisent à la tiédeur, à l’oubli de la présence continuelle de Dieu. Le temps qui s’ouvre aujourd’hui est là pour ranimer notre ferveur !
Aujourd’hui, en effet, s’ouvre une ère nouvelle ! Autrefois, à l’office des Matines de ce jour, on commençait la lecture du livre de la Genèse, avec le récit de la Création, comme pour se rappeler que le temps qui s’ouvre aujourd’hui est un retour aux sources. Aujourd’hui, en effet, vous avec l’occasion de tout changer ! Saint Paul nous invite à entrer dans la course vers la sainteté quand il dit : « je traite durement mon corps et je le tiens en servitude ». Il ne s’agit pas forcément, chers amis, de vous imposer de grandes pénitences – encore que ça puisse être louable – mais plutôt de songer chaque jour à remporter un petit combat sur les penchants de notre sensibilité.
Un peu moins de sucre dans le café, un peu moins de temps devant la télé, un peu plus de temps passé avec son voisin seul, un peu plus de monnaie dans le panier de la quête, ça fait aussi partie des sacrifices que vous pouvez faire ! Je vous rassure que c’est un conseil tout à fait désintéressé : Monsieur le Curé ne me donne pas de pourcentage sur la recette ! Le temps qui s’ouvre aujourd’hui annonce le Carême qui approche, je vous invite d’ores et déjà à songer aux petits efforts que chacun pourra offrir en esprit d’union à Dieu, qui s’est offert lui-même pour nous.
Renoncer et offrir continuellement de petites choses, c’est le meilleur moyen de vivre en la présence continuelle de Dieu. C’est un peu comme la vie en famille d’ailleurs : continuellement il faut partager la dernière part de gâteau, écouter les histoires absolument inintéressantes des uns, supporter le bruit que fait l’autre, perdre cinq minutes pour rendre un petit service, etc. L’amour, c’est le don continuel. Le don, c’est l’oubli de soi, pour penser à l’autre, c’est comme ça. Et l’abbé Morin nous a bien expliqué ce lien entre offrande et sacrifice dans son homélie de dimanche dernier.
Aujourd’hui, nous sommes donc invités à donner tout ce que nous avons dans la course, à nous y jeter avec toute notre énergie afin de recevoir la couronne qui ne se flétrira jamais. Dieu nous l’a déjà destinée, il ne revient qu’à nous d’entrer dans le stade pour la remporter.
Amen.