Permettez-moi de vous raconter une petite histoire. Il y a plusieurs années déjà, je vivais dans une paroisse minuscule, située dans un diocèse de l’ouest de la France, et qui était dans une situation financière absolument dramatique. Ç’en était à un tel point que je faisais moi-même le pain que nous consommions, afin de pouvoir réaliser une petite économie quotidienne supplémentaire. Et pour ne pas céder à la facilité d’acheter de la levure chimique, je m’étais mis en tête de fabriquer notre propre levain. Après plusieurs essais, et à force de patience, j’avais réussi à trouver le bon dosage d’eau et de farine pour initier la fermentation et l’entretenir dans le temps. Ainsi, chaque fois que je voulais faire du pain, je prélevais un peu de ce précieux levain et le mélangeais à la pâte, afin qu’elle lève. Cela permettait d’obtenir un pain très économique, mais surtout très savoureux ! Jusqu’au jour où je partis en vacances ; mon curé de l’époque n’étant pas très versé dans les sciences culinaires, je plaçais le bocal contenant la bienfaisante moisissure au congélateur, afin de ne pas avoir à la recommencer à mon retour.
Mais à mon retour, justement, impossible de retrouver ce bocal ! Le soir, à table, le curé me dit qu’il avait trouvé dans le congélateur, après mon départ, une bien étrange mixture. Il s’agissait d’une pâte grisâtre, à l’odeur aigre, et à l’aspect si peu ragoûtant qu’il s’était cru obligé de la jeter. – « J’ai cru que c’était de la pourriture ! » m’a-t-il dit ! – « Mais évidemment que ç’en était ! » ai-je répondu. « Et c’est bien pour ça qu’il fallait la garder ! » Car voyez-vous, chers amis, si on en reste à une vision immédiate, à l’aspect superficiel des choses, le levain semble un déchet. Seuls les yeux de celui qui a une certaine science, et une certaine perspective des choses, voit dans le levain ce qui va faire gonfler la pâte, ce qui va permettre de la faire lever et, ce faisant, de rendre le pain à la fois extrêmement digeste et aussi particulièrement savoureux.
Si je vous raconte cette petite histoire, chers amis, c’est parce que Jésus nous apprend, dans l’évangile de ce dimanche, que le royaume des cieux est semblable au levain que l’on met dans la pâte afin qu’elle fermente. Ce levain, c’est justement la parole de Dieu, qui se mêle à notre vie pour nous permettre de grandir, de nous développer, de nous élever vers le ciel, comme la pâte qui monte.
Si nous regardons de façon seulement naturelle le contenu de la parole de Dieu, chers amis, nous n’y voyons, en effet, que de la banalité, rien qui soit digne d’être conservé. Qu’est-ce, après tout, que l’Écriture Sainte, à vue humaine, sinon des récits imagés des origines du monde et de la poésie sapientielle semblable à ce que toutes les cultures connaissent ? À vue purement humaine, l’ancien Israël ne brille pas particulièrement, et surtout pas à côté de ses deux voisins : l’Égypte et la Mésopotamie, qui d’ailleurs réduisirent à tour de rôle le peuple juif en esclavage ; peuple qui n’a pas eu le génie intellectuel des grecs, ni la puissance des romains. Quant au Nouveau testament, il s’agit de l’histoire d’un Dieu qui s’abaissa jusqu’à se faire homme, à se faire pauvre parmi les pauvres, qui ne connut, de son temps, que l’admiration des marginaux et la persécution des puissants, ce qui le conduisit à l’abandon général, à la souffrance, à la mort, et la mort de la croix. Quelle fable, tout cela, pour qui n’a pas la foi ! Oui vraiment, à vue purement humaine, nous serions en droit de jeter l’histoire du peuple hébreux dans les oubliettes.
Mais en réalité, tout comme c’est la pouriture du levain qui le rend si précieux, c’est la médiocrité apparente de l’histoire sainte qui démontre sa vérité : comment expliquer, en effet, la permanence du christianisme, jusqu’à nous jours ? Comment expliquer que l’Église soit toujours là, malgré la médiocrité apparente de ce sur quoi elle semble reposer ? Comment expliquer la propagation de l’évangile à travers le monde entier, s’il n’était qu’une fable ? Comment expliquer toutes ces choses, si Dieu ne les animait pas ? Car il semble bien, en effet, que ce ne soit pas ce qu’elles ont de visible, immédiatement, qui les rende extraordinaires… Qui d’entre nous connait encore les mythes fondateurs de l’Égypte, ou de Babylone ? Personne, certainement, alors qu’ils ont été le socle culturel des principales civilisations antiques. Mais quel athée n’a jamais entendu parler de l’évangile ? Ne connaît pas une seule de ses fameuses paraboles, telle que celle que nous méditons ce dimanche ? Aucun. Comment l’expliquer ? Comment expliquer le paradoxe de cette indifférenciation entre le christianisme et les autres religions, que notre monde professe indéfectiblement, alors que la réalité historique, pourtant, démontre de façon évidente que le christianisme n’est pas une religion comme les autres ?
C’est parce que le levain, voyez-vous, chers amis, se cache dans la pâte. Une fois qu’il y est mêlé, on ne peut plus l’en séparer, ni même l’en distinguer. Ce n’est pas le levain qui lève et qui entraîne la pâte avec lui, c’est toute la pâte qui lève sous l’effet du levain. De même, le christianisme n’est pas venu faire grandir notre monde à un certain moment de son histoire, mais il s’y est mêlé de telle sorte que ce sont tous les aspects de notre vie, mêmes les plus profanes, qui sont aujourd’hui imprégnés du christianisme.
Cependant, chers amis, le levain peut mourir s’il est mal conservé. Pire : il peut être jeté par celui à qui il fait horreur. Il doit alors être refait. Mais rien n’est jamais perdu ! Et je vous ai donné la recette, il n’y en a pas de plus simple : pour faire du levain, il faut de la farine, de l’eau et de la patience !
La farine, c’est tout ce qu’il est en notre pouvoir de faire, ce sont les bonnes œuvres, c’est le fruit de notre travail, chacun à notre place : les uns fauchent ou labourent, les autres plantent, d’autres cultivent, certains moissonnent et d’autres encore sont meuniers ou boulangers. Et nous avons, en expliquant l’évangile de la semaine dernière, suffisamment insisté sur la nécessité qu’il y a à bien cultiver le champ de notre vie chrétienne, je n’y reviendrai pas. Enfin, pas aujourd’hui ! Chacun selon les charismes que nous avons reçus, ou selon l’état de vie que nous avons embrassé, nous nous attachons à recevoir la Parole au milieu de nos tribulations, comme le dit saint Paul. Nous participons ainsi à l’édification du corps du Christ tout entier, qui ne se construit que dans le travail et la patience, la patience de la croix.
Mais la meilleure des farines, faite avec le meilleur blé, ne peut nous nourrir telle qu’elle. Il faut encore que nous en fassions du pain. Or, pour changer cette poudre sèche, qu’est la farine, en pain, il faut de l’eau. Et l’eau, c’est la grâce. L’eau a toujours été la figure de la grâce dans la Bible : l’eau que venait puiser la samaritaine au puit de Sichem, ou l’eau jaillie du cœur transpercé de Jésus sur la croix. On offre tout à Jésus, tout ce que nous avons de plus précieux : l’or, l’encens, les parfums, etc. mais c’est toujours lui qui nous offre l’eau. L’eau, nous ne savons pas la faire, nous ne savons que la recueillir. Toutes nos œuvres ne seront donc jamais qu’une poudre sèche et morte, comme de la farine, si Jésus ne vient pas y verser l’eau de sa grâce. C’est alors seulement que nous pourrons pétrir la pâte avec patience et la faire cuir au feu de la charité, pour préparer les pains que nous apporterons au banquet de la vie éternelle.
Alors en ce dimanche, chers amis, faisons encore davantage nôtre ce que nous avons demandé dans la collecte : que nos actes demeurent toujours inspirés par la parole de Dieu. Comme la pâte est soulevée et aérée par le levain, demandons à Dieu la grâce de nous laisser pénétrer par le souffle de l’Esprit Saint et de nous élever ainsi chaque jour un peu plus vers le ciel.
Amen.
